26 août 2008

Philip ROTH : Portnoy et son complexe

Découverte de cet auteur américain par ce roman, l'un de ses premiers, publié à la fin des années 60, et l'information n'est pas sans importance, car s'il n'était certainement pas le premier à le faire, Philip Roth faisait quand même partie des auteurs qui contribuèrent à sortir la littérature des convenances des siècles passés. Il ne faut pas le cacher, Portnoy et son complexe, de nos jours, peut encore choquer certains lecteurs par sa crudité. Le sexe y est abordé sans tabou, les attaques envers la religion (voire les religions) et le communautarisme y sont assénées de manière assez virulente, surtout replacé dans le contexte de l'époque où le franc parler n'était pas toujours de rigueur.

Portnoy et son complexe, c'est la confession que fait Alex Portnoy à son psychanalyste, l'introspection à laquelle se livre ce jeune homme juif afin de percer l'abcès que représente son rapport chaotique aux femmes. Les causes ne tardent pas à être désignées lorsque le narrateur revient sur son enfance, et le comportement castrateur et presque incestueux de sa mère. Son rapport avec ses parents apparait d'abord comme l'origine du mal, Alex ne manque de rien, et certainement pas d'amour, mais il étouffe depuis sa plus tendre enfance dans ce cocon protectionniste qu'est sa propre famille. La faiblesse de son père s'avère également lui poser un sérieux problème, il lui manque l'image virile du père pour se forger sa propre image d'homme. Alex est pourtant un obsédé sexuel de premier ordre, il multiplie les conquêtes mais ne sait comment retenir une femme. Dans sa vie d'adulte, la pression parentale est toujours présente, mais on devine la prédominance de la morale et la culture de sa communauté dans ses nombreux troubles.

" (...) Imaginez la chose : supposons que je me décide et que j'épouse A avec ses délicieux nichons et ainsi de suite, qu'arrivera-t-il lorsque B qui en possède d'encore plus délicieux - ou en tout cas de plus nouveaux - fera son apparition ? Ou C qui a une façon spéciale de remuer son cul dont je n'ai encore jamais fait l'expérience ; ou De, ou E, ou F. J'essaie d'être sincère vis-à-vis de vous, Docteur - parce qu'avec le sexe l'imagination humaine galope jusqu'à Z et ensuite au-delà ! Nichons, cons, langues, lèvres, bouches, langues et trous du cul ! Comment puis-je renoncer à ce que je n'ai même jamais connu pour une fille qui, si délicieuse et provocante qu'elle ait pu être un jour, me deviendra inévitablement aussi familière qu'une miche de pain ? Pour l'amour ? Quel amour ? Est-ce ce qui lie tous les couples que nous connaissons - ceux qui du moins se soucient de se laisser lier ? N'est-ce pas quelque chose qui s'apparente à la faiblesse ? N'est-ce pas plutôt la commodité, l'apathie et la culpabilité ? N'est-ce pas plutôt la crainte, l'épuisement, l'inertie, la veulerie pure et simple, beaucoup, beaucoup plus que cet "amour" dont les conseillers matrimoniaux,  les auteurs de chansons et les psychothérapeutes ne cessent de rêver ? Je vous en prie, pas de foutaises entre nous sur l'"amour" et sa durée. Et voilà pourquoi je demande : comment puis-je épouser une femme que j'"aime" sachant pertinemment que d'ici cinq, six ou sept ans je vais retrouver dans les rues en quête d'une nouvelle chatte toute fraîche - et pendant ce temps-là, ma fidèle moitié qui m'a créé un si charmant foyer, etc., supporte avec courage sa solitude et sa disgrâce ? Comment pourrais-je affronter ses terribles larmes ? Je ne pourrais pas. (...)"

" (...) L'aube venue, on m'avait fait comprendre que je représentais la somme de tout ce qu'il y avait de plus honteux dans "la culture de la Diaspora". Ces siècles et ces siècles d'errance avaient produit justement des hommes désagréables dans mon genre - terrifiés, sur la défensive, autodestructeurs, émasculés, et corrompus par la vie dans le monde des Gentils. C'étaient les Juifs de la Diaspora exactement comme moi qui étaient allés par millions à la chambre à gaz sans jamais lever la main contre leurs persécuteurs, qui ne savaient même pas défendre leur vie avec leur sang. La Diaspora ! Le mot même la remplissait de fureur.
Lorsqu'elle eut terminé, je déclarai : "Merveilleux ! Et maintenant baisons." (...)"


Ce livre est un moyen intéressant de cerner le problème du communautarisme, on sort de l'angélisme du multiculturalisme pour s'apercevoir que, quel que soit son origine ethnique ou religieuse,  l'homme se complait par nature dans un univers qui lui ressemble, et que, au mieux, il se méfie de tout ce qui sort du cadre de son quotidien. Au pire, il haït l'autre, celui qui ne partage pas sa vision de la vie, et en cela, en dépit de tous ses troubles comportementaux, Alex Portnoy sort du lot en luttant depuis son enfance contre cette vision égotiste de l'existence. Il est attiré par les "shikse" (mot yiddish pour désigner toute femme non juive) autant par vice que par besoin de s'affranchir des bornes intellectuelles fixées par sa communauté, de même qu'il exècre toutes pratiques religieuses. Au fond, dans sa perversion, Alex s'avère un peu être le modèle à suivre, preuve que le mal n'est pas toujours là où le plus grand nombre le désigne.

" (...) La première distinction que vous m'ayez appris à faire, j'en suis certain, n'était pas entre le jour et la nuit ou le chaud et le froid, mais entre les goyische et les Juifs ! Mais maintenant il se trouve, mes chers parents, alliés et amis assemblés qui se sont réunis ici pour célébrer mon bar mitzvah, il se trouve, bande de ploucs, bande de ploucs étriqués (...), il se trouve que l'existence ne se borne pas tout à fait au contenu de ces écoeurantes catégories ! Et au lieu de pleurer sur celui qui refuse à l'âge de quatorze ans de jamais remettre les pieds dans une synagogue, au lieu de gémir sur celui qui a trouné le dos à la Saga de son peuple, versez des larmes sur vous-mêmes, créatures pathétiques - qu'attendez-vous - toujours à sucer, sucer ces aigres raisins de la religions ! Juifs, Juifs, Juifs, Juifs, Juifs ! Elle me sort déjà des oreilles, la Saga douloureuse des Juifs ! Rends-moi un service, mon peuple, et ton douloureux héritage, fous-le-toi dans ton cul douloureux - Il se trouve que je suis également un être humain ! (...)"

" (...) Oui, les seuls êtres au monde dont, me semble-t-il, les Juifs n'ont pas peur sont les Chinois parce que, un, la façon dont ils parlent l'anglais fait de mon père l'égal de lord Chesterfield ; deux, ils n'ont de toute façon à l'intérieur du crâne qu'une poignée de riz bouilli ; et trois, pour eux, nous ne sommes pas des Juifs mais des Blancs - et peut-être même des Anglo-Saxons. Vous vous rendez compte ! Pas étonnant que les serveurs ne puissent nous intimider. Pour eux, nous ne sommes qu'une quelconque variété de Wasp à grand nez ! (...)"

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