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12 octobre 2010

Premières lignes : Le voleur de GEORGES DARIEN


« Mes parents ne peuvent plus faire autrement.
Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les côtés. Mme Dubourg a laissé entendre à ma mère qu'il était grand temps ; et ma tante Augustine, en termes voilés, a mis mon père au pied du mur.
- Comment ! des gens à leur aise, dans une situation commerciale superbe, avec une santé florissante, vivre seuls ? Ne pas avoir d'enfant . De gueux, de gens qui vivent comme l'oiseau sur la branche, sans lendemains assurés, on comprend ça. Mais, sapristi !... Et la fortune amassée, où ira-t-elle ? Et les bons exemples à léguer, le fruit de l'expérience à déposer en mains sûres ?... Voyons, voyons, il vous faut un enfant - au moins un. - réfléchissez-y.
Le médecin s'en mêle :
- Mais, oui : vous êtes encore assez jeune ; pourtant, il serait peut-être imprudent d'attendre davantage.
Le curé aussi :
- Un des premiers préceptes donnés à l'homme...
Que voulez-vous répondre à ça ?
- Oui, oui, il vous faut un enfant.
Eh! bien, puisque tout le monde le veut, c'est bon : ils en auront un.
Il l'ont.
Je me présente - très bien (j'en ai conservé l'habitude) - un matin d'avril, sur le coup de dix heures un quart.
- Je m'en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Aglaé, la cuisinière; il faisait un temps magnifique et le baromètre marquait : variable.
Quel présage !
Et là-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs années. (...) »
 
Georges Darien, Le voleur (1897)

29 septembre 2010

Georges DARIEN : Biribi

« Georges Darien (né Georges Hippolyte Adrien, le 6 avril 1862 et mort le 19 août 1921, à Paris) est un écrivain français de tendance anarchiste. Marquée par l'injustice et l'hypocrisie, son œuvre, qui regroupe romans, pièces de théâtre, participations à des magazines littéraires, etc. se place sous le signe de la révolte et de l'écœurement. Oublié après sa mort, il est redécouvert après la réédition du Voleur en 1955 et de Bas les cœurs ! en 1957. » (source : Wikipedia)
 
D'abord, j'aurais presque envie de retirer le mot "anarchiste" de sa biographie, parce qu'il y a beaucoup de fantasme et d'incompréhension autour, c'est un étendard passe-partout où on trouve tout et souvent n'importe quoi. Darien se définissait-il lui-même comme un anarchiste ? Je n'en sais rien, mais dans le seul roman que j'ai pour l'instant lu de lui, il ne cherche pas à s'intégrer à quelque mouvement que ce soit. Il est écœuré par ce qu'il voit, et c'est tout.

Biribi est un roman autobiographique, un roman qu'on pourrait presque qualifier de roman de jeunesse, même si Darien avait 28 ans à sa sortie. En tout cas, c'est un texte parfois exalté, mais qui laisse également place à des moments plus mesurés, sur sa façon de percevoir ce qu'il a vécu. Un roman à la première personne et au présent, d'une écriture fluide et simple, qui lui donne un aspect étrangement moderne.

Que raconte Darien dans ce roman ? Son engagement dans l'armée française à l'âge de 19 ans, sans trop savoir où il met les pieds, ou plutôt, en le redoutant dès les premières lignes, lorsqu'il retrouve son père après avoir passé la visite médicale et signé son engagement. C'est le récit d'un jeune homme qui refuse d'obéir sans réfléchir comme les « bêtes de somme » qui l'entourent. Le récit d'un insoumis qui va très vite passer de la relative douceur de vivre dans les casernes françaises à l'enfer des camps disciplinaires tunisiens, où le seul but est de casser les hommes, par le travail et par les règlements souvent iniques. Darien raconte son calvaire mais il ne s'apitoie pas, il entretient sa haine des valeurs militaires et son dégout de la société toute entière. Lui-même issu d'un milieu plutôt aisé, il vomit un système dont la seule finalité est de servir les puissants. On pourrait lui prêter des idées révolutionnaires ou communistes si on s'en tenait là. Mais Darien est tout autant écœuré par le peuple, dont la bêtise et la docilité le sidèrent.

A travers ce récit, Darien dénonce le mode de fonctionnement des camps disciplinaires. La corruption des gradés, le sadisme et la vilenie des gardiens, les abus de pouvoir quotidiens, les privations de nourriture, de femmes, et les dérives qui en découlent (Darien aborde sans trop de tabous, même s'il reste dans la suggestion plus que dans la description, les relations homosexuelles entre prisonniers), la veulerie de ses camarades, etc...

Dans ce roman, Darien développe une pensée que je qualifierais un peu exagérément d'anti-patriotique. C'est le fondement du patriotisme qu'il exècre, l'aveuglement qui nourrit ce sentiment plus que le rejet du pays qui l'a vu naître. Darien ne semble pas prendre position contre son pays, mais contre la bêtise qui pousse les masses à avaler toutes les sornettes qu'on leur présente.

Il ressort en quelque sorte de ce roman que ni les uns (les puissants) ni les autres (le peuple) ne valent la peine qu'on les défende.

25 septembre 2010

Georges Darien, sur la discipline militaire

« (...) la discipline, c'est la peur. Il faut que le soldat ait plus peur de ce qui est derrière lui que de ce qui est devant lui ; il faut qu'il ait plus peur du peloton d'exécution que de l'ennemi qu'il a à combattre. (...) »
 
Georges Darien, Biribi (1890).

23 septembre 2010

Premières lignes : Biribi de GEORGES DARIEN


« ALEA JACTA EST !... Je viens de passer le Rubicon...
Le Rubicon, c'est le ruisseau de la rue Saint-Dominique, en face du bureau de recrutement. Je rejoins mon père qui m'attend sur le trottoir.
- Eh bien ! ça y est ?
- Oui, p'pa.
Je dis : Oui p'pa, d'un ton mal assuré, un peu honteux, presque pleurnichard, comme si j'avais encore huit ans, comme si mon père me demandait si j'ai terminé un pensum que je n'ai pas commencé, si j'ai ressenti les effets d'une purge que je n'ai pas voulu prendre.
Pourtant, je n'ai plus huit ans : j'en ai presque dix-neuf, je ne suis plus un enfant, je suis un homme - et un homme bien conformé. C'est la loi qui l'assure, qui vient de me l'affirmer par l'organe d'un médecin militaire dont les lunettes bleues ont le privilège d'inspecter tous les jours deux ou trois cents corps d'hommes tout nus.
- Marche bien, c't homme là !... Bon pour le service !... (...) »

Georges Darien, Biribi (1890).

21 septembre 2010

Georges Darien, sur l'armée

« (...) L'armée : une boutique dans laquelle on passe les consciences à la lessive et où les caractères, tordus comme des linges mouillés, sont placés sous le battoir ignoble de la discipline abrutissante. (...) »
 
Georges Darien, extrait de Biribi (1890).

10 septembre 2010

Georges Darien, sur la vie militaire


« (...) Toute la semaine, ils ont vécu ainsi, courbaturés par la répétition inutile des mêmes manœuvres et des mêmes exercices, terrorisés par les dogmes de la religion soldatesque, pliés en deux sous le respect et la peur que leur inspire la doctrine de l'obéissance passive. Véritables bêtes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal logés, blanchis le long des murs, dépouillés de toute espèce d'idée, les mêmes expressions et les mêmes locutions revenant sans cesse dans leur langage imbécile, ils n'ont plus que deux préoccupations, ils n'éprouvent plus que deux besoins : manger et dormir. Et, aujourd'hui, dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller traîner leurs sabres dans les rues, bêtement, deux par deux ou trois par trois, s'entretenant encore - exclusivement - pendant ces quelques heures de pseudo-liberté, des détails du service des commandements, des consignes - esclaves si bien faits à leur servitude qu'ils ne savent plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet qu'ils ont reçus ou de la solidité de leur manille. Puis, ils s'en iront dans les cabarets louches, dans les ruelles où l'on vend de l'eau-de-vie qui râpe la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils s'attableront là, cinq ou six devant un litre, chantant à tue-tête :
 
C'est à boire qu'il nous faut !...
 
en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer, gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges où il faut faire la queue, quelquefois, comme au théâtre, devant la porte des putains.
        Ô bétail aveugle et sans pensée, chair à canon et viande à cravache, troupeau fidèle et hébété de cette église : la caserne, et de sa chapelle : le lupanar ! (...) »
 
Georges Darien, extrait de Biribi (1890) ; réédité dans la collection Motifs du Serpent à Plumes (2002).
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