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29 octobre 2015

Cioran, sur l'action


« Je réagis comme tout le monde et même comme ceux que je méprise le plus ; mais je me rattrape en déplorant tout acte que je commets, bon ou mauvais. »

Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né (1973) ; Gallimard / Folio.

13 mars 2015

Pétrarque, sur ses contemporains


« Des hommes actuels, la seule vue m'offense ; mais les Anciens, leur souvenir, l'ombre de leurs gestes, les syllabes de leurs noms me remplissent d'une joie splendide. »

Pétrarque (1304-1374), cité par Frantz Funck-Brentano dans « La renaissance » (1935).

28 août 2014

Émile Guillaumin, sur la fatuité


« (...) toute occasion de rire leur était précieuse. Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils parlaient aussi de leurs métayers dont ils raillaient la bêtise et la soumission, et de leurs propriétaires à qui ils se flattaient de faire avaler des bourdes invraisemblables. Je compris qu'ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes. Seul le jeune docteur ne paraissait guère s'amuser. Il avait en ville, à côté de la source chaude, son logement particulier, et il fréquentait peu la maison paternelle. Ses deux frères de même n'y faisaient plus que de rares et courtes apparitions.
« Ils n'ont pas les habitudes du père ; ce n'est plus le même genre », m'avait dit la servante.
J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs, supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa façon de voir et de concevoir. Chacun se croit bien fort sans imaginer qu'à côté on le tient pour un imbécile. Il y a là de quoi consoler ceux qui ne sont pas supérieurs du tout. (...) »

Émile Guillaumin, La vie d'un simple (1904) ; réédition de 1943 aux éditions Stock.

23 septembre 2012

Pierre Gaxotte, sur l'opinion


« (...) Voulez-vous connaître notre secret ? Parcourez nos faubourgs et regardez les antennes plantées en forêt très dense sur les immeubles. L'individu français est mort. Ou moribond. Il ne reste que la masse française, qui, chaque jour, reçoit sa vérité courant sur les ondes. De son réveil à l'heure du sommeil, elle est plongée dans un bain de propagande, sans posséder les connaissances, ni l'esprit critique qui lui permettraient de se défendre. (...) »

Pierre Gaxotte, Le nouvel Ingénu (1972) ; Librairie Arthème Fayard.

6 juillet 2012

Paul Léautaud, sur les vacances


« (...) Ce sont les derniers jours agréables. Je l'entends pour l'isolement et la tranquillité. Les chalets voisins ne vont pas tarder à être occupés. Cela commence déjà. Les gribouilles en vacances vont bientôt affluer, avec leurs cancans, leurs bavardages, leurs allées et venues, leurs rires, tout leur bruit stupide et leur odieuse animation. Déjà, dans mon grenier, je suis obligé, par moments, de fermer la porte pour ne pas entendre le caquetage des premiers arrivants. Il faut venir ici dans les premiers jours de juin, quand il n'y a encore personne, ou dans les premiers jours d'octobre, quand tout le monde est parti. En pleine saison, avec la manie de chaque propriétaire de chalet d'avoir des locataires, c'est une vraie foire. Mieux vaut rester chez soi. On ne va pas à quatre cent cinquante kilomètres pour retrouver les gens de la Bourse. (...) »

« (...) Je vais chaque jour faire les commissions à P... Je passe sur le port. Là, se trouvent les principaux hôtels à voyageurs. Là, les baigneurs se promènent et se font voir. Des commis, des employés, des commerçants enrichis. Un joli spectacle. La bêtise, la vulgarité humaines sont là dans leur plein. Des hommes de quarante ans, de plus vieux, ventrus, déformés, le visage ruiné, du poil sur la figure comme un animal, s'exhibent, la poitrine à l'air, avec ces chemises au col démesurément ouvert qui sont d'un si mauvais goût. Presque tous sont vêtus de neuf. Il leur a fallu une tenue spéciale pour venir ici, depuis les chaussures jusqu'à la casquette. Il faut les voir plantés à l'extrémité du môle, contemplant, sous leur visière, l'horizon de la mer, avec des airs de connaisseurs. Ils font ma joie. Je m'arrête à les regarder, tant ils représentent pour moi de comique humain. (...) »

Paul Léautaud, extraits de la chronique intitulée « Villégiature », publiée dans le recueil « Passe-Temps » (1928) ; Mercure de France.

24 janvier 2012

Louis-Ferdinand Céline, sur l'urbanisme


« (...) Les humains se traînent dans Paris. Ils ne vivent plus, c'est pas vrai !... Jamais ils n'ont leur compte humain de globules, 3 à 5 milliards au lieu de 7. Ils n'existent qu'au ralenti, en larves inquiètes. Pour qu'ils sautent, il faut les doper ! Ils ne s'émoustillent qu'à l'alcool. Observez ces faces d'agoniques... C'est horrible à regarder... Ils semblent toujours un peu se débattre dans un suicide... Une capitale loin de la mer c'est une sale cuve d'asphyxie, un Père-Lachaise en convulsions. C'est pas de l' "Urbanisme" qu'il nous faut !... C'est plus d'Urbanisme du tout ! La banlieue, faut pas l'arranger, faut la crever, la dissoudre. C'est le bourrelet d'infection, la banlieue, qu'entretient, préserve toute la pourriture de la ville. Tout le monde, toute la ville à la mer ! sur les artères de la campagne, pour se refaire du sang généreux, éparpiller dans la nature, au vent, aux embruns, toutes les hontes, les fientes de la ville. Débrider toutes ces crevasses, ces rues, toutes ces pustules, ces glandes suintantes de tous les pus, les immeubles, guérir l'humanité de son vice infect : la ville... Quant à nos grandes industries, ces immenses empoisonneuses, toujours en train de gémir après la Seine et les transports, on pourrait bien les contenter, les combler dans leurs désirs... les répartir immédiatement sur tous les trajets d'autostrades, sur tout l'immense parcours rural. C'est pas la place qui leur manquerait par catégories. Elles auraient des mille kilomètres de grands espaces de verdure pour dégager leurs infections... Ça dissout bien les poisons, des mille kilomètres d'atmosphère, le vert ça prend bien les carbones... Extirper les masses asphyxiques de leurs réduits, de leur asphalte, les "damnés de la gueule vinasseuse", les arracher du bistrot, les remettre un peu dans les prairies avec leurs écoles et leurs vaches, pour qu'ils réfléchissent un peu mieux, voir s'ils seraient un peu moins cons, les femmes un peu moins hystériques, une fois moins empoisonnés... (...) »

Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre (1937).

3 novembre 2011

Louis-Ferdinand Céline, sur le bonheur, la modernité et la critique


« (...) La grande prétention au bonheur, voilà l'énorme imposture ! C'est elle qui complique toute la vie ! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. Y a pas de bonheur dans l'existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois... " C'est avec des gens heureux qu'on fait les meilleurs damnés. " Le principe du diable tient bon. Il avait raison comme toujours, en braquant l'Homme sur la matière. Ça n'a pas traîné. En deux siècles, tout fou d'orgueil, dilaté par la mécanique, il est devenu impossible. Tel nous le voyons aujourd'hui, hagard, saturé, ivrogne d'alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, l'univers avec un pouvoir en secondes ! Éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé, hyène aussi. Charmant. Le moindre obstrué trou du cul, se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne. Une fatuité gigantesque, cosmique. L'envie tient la planète en rage, en tétanos, en surfusion. Le contraire de ce qu'on voulait arrive forcément. Tout créateur au premier mot se trouve à présent écrasé de haines, concassé, vaporisé. Le monde entier tourne critique, donc effroyablement médiocre. Critique collective, torve, larbine, bouchée, esclave absolue. (...) »

Louis-Ferdinand Céline, Mea culpa (1936).

15 octobre 2011

L'homme moderne, vu par Céline


« (...) Je récapitule... je condense... c'est le style Digest... les gens ont que le temps de lire trente pages... il paraît ! au plus !.. c'est l'exigence ! ils déconnent seize heures sur vingt-quatre, ils dorment, ils coïtent le reste, comment auraient-ils le temps de lire cent pages ? et de faire caca, j'oublie ! en plus ! et le cancer qu'ils se cherchent au trou, tête à l'envers, acrobates ? « Cher trou ! Cher trou ! » et ceux qui s'onanisent en plus ! qui se voient embrassant des lascives, qui s'en font mal au sang ! des heures ! dans le noir des cinés ! se ruinent en teintureries de phalzars ! après des fantômes de vampires, mortes y a vingt ans ! qui ressortent des Antres, trempés, hagards ! l'autobus les monte ils savent plus ! (...) »

Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois (1952)

17 juillet 2011

Cioran, sur la sociabilité

« Est ennuyeux quiconque ne condescend pas à faire impression. Le vaniteux est presque toujours irritant mais il se dépense, il fait un effort : c'est un raseur qui ne voudrait pas l'être, et on lui en est reconnaissant : on finit par le supporter, et même par le rechercher. En revanche, on est pâle de rage devant quelqu'un qui d'aucune façon ne vise l'effet. Que lui dire et qu'en attendre ? Il faut garder quelques traces du singe, ou alors rester chez soi. »
 
Cioran, De l'inconvénient d'être né (1973) ; Gallimard / Folio.

6 avril 2011

Céline, sur la lassitude

« (...) A mesure qu'on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous. »
 
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit ; Gallimard / Folio (1932)

29 mars 2011

Dostoïevski, sur l'évolution

« (…) La civilisation, si elle n'a pas rendu les hommes plus sanguinaires, a conféré à cette cruauté quelque chose de plus sale, de plus odieux. Avant, les hommes voyaient dans le meurtre un acte de justice, ils étripaient donc qui ils devaient sans remords de conscience ; maintenant, nous avons beau savoir que le meurtre est une saloperie, nous la pratiquons de plus belle, cette saloperie, et encore plus qu'avant. Qu'est-ce qui est pire ? (...) »
 
Fédor Dostoïevski, Les carnets du sous-sol (1864) ; traduction de André Markovicz pour les éditions Babel (1992).

16 octobre 2010

La Rochefoucauld, sur la vertu (2)

« La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. »
 
La Rochefoucauld, Maximes (1678) ; GF Flammarion 2007.

10 septembre 2010

La Rochefoucauld, sur la vertu

« Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arranger ; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont chastes. »
 
La Rochefoucauld, Maximes (1678) ; GF Flammarion 2007.

1 septembre 2010

Christophe Donner, sur la littérature

« (...) Comment se débrouiller pour que la représentation de soi échappe au poison de l'imagination ?
Il n'y a aucun moyen. Le mal est en nous. Et la plus belle distraction que la littérature propose, c'est de le combattre. C'est ainsi que la littérature est toujours une attaque, de soi ou des autres, affectueuse ou haineuse, mais quel que soit le ton qu'elle emploie, elle s'attaque toujours à quelque chose. A quoi ?
A l'imagination, en fait. Je veux dire au mensonge. (...) »

Christophe Donner, extrait de Contre l'imagination, Fayard (1998).

H.L. Mencken, sur le sens de l'honneur

« (...) L'homme [...], si ostentatoire qu'il se montre au point de vue de l'honneur, en fait rarement preuve dans les circonstances vitales. Il peut être honorable dans le jeu, car le jeu est un simple amusement, mais il est rarement honorable en affaires, car c'est là une question de pain. L'honneur le guide peut-être dans ses sports, aussi longtemps que l'enjeu est insignifiant, mais l'empêche rarement de faire des parjures dans un procès juridique ou de frapper au-dessous de la ceinture dans un combat quelque peu sérieux. L'histoire de toutes ses guerres est une histoire d'allégations mutuelles de pratiques déshonorantes, et ces allégations sont presque toujours bien fondées. La meilleure imitation de l'honneur qu'il puisse jamais produire dans ses guerres est une sentimentalité très assurée qui lui fait prendre l'attitude humaine à l'égard d'un adversaire blessé ou désarmé ou encore rendu inoffensif de toute autre façon. Même là, son soi-disant honneur n'est rien de plus qu'un geste théâtral, à la fois stupide et malhonnête. Dans un vrai combat, il mord. »

H.L. Mencken, extrait de Défense des femmes (1918), traduit de l'anglais par Jean Jardin ; Gallimard, 1934.

5 mai 2010

Céline, sur la nature humaine

« (…) Dès que dans l’existence ça va un tout petit peu mieux, on ne pense plus qu’aux saloperies. (…) »

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit (1936)

20 décembre 2008

Olivier Bardolle, sur la nature humaine

« C'est seulement quand ils sont bien malades qu'on peut approcher les hommes sans danger, les connaître un peu mieux. A un certain niveau de fièvre, ils perdent un peu de leur vice et cessent leur mascarade. Le meilleur de l'humanité gît dans les hôpitaux, à l'extérieur on ne rencontre que des prédateurs en puissance, intoxiqués par l'ambition et la surconsommation. »

Olivier Bardolle, Le monologue implacable, publié aux Editions Ramsay (2003)

6 avril 2008

Charles Bukowski, sur l'humanité

« Mon bureau s'ouvre sur un petit balcon, et par sa porte vitrée je peux voir les lumières des voitures sur l'autoroute du Port, jamais elles ne s'éteignent, long ruban incandescent, sans début ni fin. Toute cette humanité en marche ! Vers où se dirige-t-elle ? Que pense-t-elle ? Ne sait-elle pas que nous courons tous à la mort ? Quelle mauvaise farce ! Voilà qui devrait nous faire aimer notre prochain, mais, non, on s'y refuse. Les banalités quotidiennes nous accablent et nous terrorisent, et le néant nous dévore. »

Extrait du journal intime Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau de Charles Bukowski (traduction de Gérard Guégan).
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