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11 mars 2015

Régine PERNOUD : Pour en finir avec le Moyen Âge

La légende d'un Moyen-Âge obscur et barbare ne tient pas longtemps face à l'érudition de quelques historiens médiévistes tels Régine Pernoud (1909-1998). Cette grande dame, formée à la prestigieuse école des chartes, résumait le fond de son agacement dans ce petit livre publié en 1979, qui s'emploie, non pas à liquider cette période, mais au contraire à la redécouvrir sous une lumière neuve, celle de la vérité historique issue non pas des racontars, mais des pléthoriques archives transmises par nos ancêtres.

Du haut de son arrogance, et fortement encouragé par une littérature plus ou moins récente qui n'a cessé de lui présenter le passé sous cet angle, l'homme moderne voit dans le millénaire « moyenâgeux » une période à peu près continue d’infamie, de violences, de tâtonnements et d'approximations... On qualifie d'ailleurs de « moyenâgeux » tout ce qui, du point de vue contemporain, paraît archaïque, indigne de notre irréprochable modernité. L'ennui, pour ne citer qu'un exemple que ne manque pas d'exploiter l'auteur, c'est que cette période a vu naître l'art gothique (terme autrefois péjoratif, soit dit en passant) et avec lui, ces cathédrales dont le monde entier vient admirer les splendeurs architecturales. Qu'un siècle de brutes épaisses ait enfanté pareilles merveilles pose un certain problème de vraisemblance.

Autre exemple significatif :

« (…) la même époque du Haut Moyen Age a vu se répandre le livre dans la forme où il se présente encore de nos jours, le codex, instrument s'il en fût de la culture, qui désormais remplace le volumen, le rouleau antique ; l'imprimerie ne pourra rendre les services qu'elle a rendus que grâce à cette invention du livre. (…) » (p.42)

Comme le rappelle Régine Pernoud, ces mille ans d'histoire sont généralement résumés en classe à quelques clichés, comme l'Inquisition et le servage. Or, notre compréhension de ces phénomènes est obscurcie par une représentation en grande partie fantasmée. Du premier, les historiens ont depuis quelques décennies apporté les nuances et les clés qui l'éloignent fortement du règne de l'arbitraire et des exactions commises au nom du fanatisme religieux, comme on nous l'a enseigné dès le plus jeune âge.

« (…) sous bien des rapports, l'Inquisition fut la réaction de défense d'une société pour laquelle, à tort ou à raison, la préservation de la foi paraissait aussi importante que de nos jours celle de la santé physique. On touche ici du doigt ce qui fait la différence d'une époque à l'autre, c'est-à-dire les différences de critères, d'échelle de valeur. Et il est élémentaire en histoire de commencer par en tenir compte, voire de les respecter, faute de quoi l'historien se transforme en juge. (…) » (p.104)

« (…) L'institution de l'Inquisition elle-même n'était pas sans présenter un côté positif dans le concret de la vie. Elle substituait la procédure d'enquête à la procédure d'accusation. Mais surtout, en un temps où le populaire n'est pas disposé à badiner avec l'hérétique, elle introduit une justice régulière. Car auparavant, c'était en bien des cas une justice laïque ou même un déchaînement populaire qui infligeait aux hérétiques les pires peines. (...) » (p.112)

Quant au servage, Régine Pernoud démontre avec clarté qu'assimiler ce statut à l'esclavage n'a guère de sens, dans la mesure où, contrairement à l'esclave antique (et à celui des périodes plus récentes), le serf avait des droits et n'était en rien considéré comme une chose sur laquelle le maître aurait un droit de vie ou de mort. Tel que présenté par l'auteur, le servage était plus une affaire de compromis imposés par les nécessités de l'époque :

« (…) beaucoup plus qu'une catégorie juridique déterminée, le servage est un état, lié à un mode de vie essentiellement rural et terrien ; il obéit aux impératifs agricoles et avant tout à cette nécessaire stabilité qu'implique la culture d'une terre. Dans la société qu'on voit naître aux VIe-VIIe siècles, la vie s'organise autour du sol qui vous nourrit et le serf est celui dont on exige la stabilité : il doit demeurer sur le domaine ; il est tenu de le cultiver, de bêcher, fouiller, semer et aussi de moissonner ; car s'il lui est interdit de quitter cette terre, il sait qu'il en aura sa part de moisson. En d'autres termes, le seigneur du domaine ne peut l'expulser, pas plus que le serf ne peut « déguerpir ». C'est cette attache intime de l'homme et du sol sur lequel il vit qui constitue le servage, car, par ailleurs, le serf a tous les droits de l'homme libre : il peut se marier, fonder une famille, sa terre passera à ses enfants après sa mort, ainsi que les biens qu'il a pu acquérir. Le seigneur, remarquons-le, a, quoique sur une tout autre échelle évidemment, les mêmes obligations que le serf, car il ne peut ni vendre, ni aliéner sa terre, ni la déserter. (...) » (pp.75-76)

Un autre chapitre important de ce livre est celui consacré à la place des femmes dans la société médiévale. Bien loin, là encore, du cliché féministe qui voudrait que la femme soit, depuis l'origine du monde, sous le joug de l'homme, et de celui, plus bête encore, qui voudrait qu'on considérât jadis que la femme était dépourvue d'âme, cette partie du livre montre une société médiévale plus proche des coutumes celtes, où l'équilibre est tel qu'on ne discerne pas vraiment de prééminence de l'un par rapport à l'autre, qu'ils ne s'opposent pas comme dans nos temps si éclairés. A travers moult exemples concrets, l'auteur montre que la femme – pour reprendre encore un cliché éculé – n'a pas attendu le XXe siècle pour prendre part à des votes ou à la vie intellectuelle de la société, pas plus qu'elle n'a attendu des lois de parité pour prendre sa part de pouvoir, qu'il fût politique ou religieux (le livre renvoie à de nombreux exemples d'abbesses que l'autorité intellectuelle et morale plaça au premier plan).

« (…) Dans les actes notariés il est très fréquent de voir une femme mariée agir par elle-même, ouvrir par exemple une boutique ou un commerce, et cela sans être obligée de produire une autorisation maritale. Enfin les rôle de la taille (nous dirions les registres du percepteur), lorsqu'ils nous ont été conservés comme c'est le cas pour Paris à la fin du XIIIe siècle, montrent une foule de femmes exerçant des métiers : maîtresse d'école, médecin, apothicaire, plâtrière, teinturière, copiste, miniaturiste, relieuse, etc.
Ce n'est qu'à la fin du XVIe siècle, par un arrêt du Parlement daté de 1593, que la femme sera écartée explicitement de toute fonction dans l'État. L'influence montante du droit romain ne tarde pas alors à confiner la femme dans ce qui a été, en tous temps, son domaine privilégié : le soin de la maison et l'éducation des enfants. Jusqu'au moment où cela aussi lui sera enlevé de par la loi, car, remarquons-le, avec le Code Napoléon, elle n'est même plus maîtresse de ses biens propres et ne joue à son foyer qu'un rôle subalterne. (...) » (p.97)

Il apparaît à la lecture de ce livre que bien des aspects de la vie nous sont devenus parfaitement inintelligibles depuis le retour dans nos coutumes du droit romain. La propriété par exemple :

« [le seigneur] ne possède jamais en pleine propriété comme nous l'entendrions aujourd'hui ; c'est sa lignée qui est propriétaire ; il ne peut vendre ou aliéner que les biens secondaires qui lui sont venus par héritage personnel, mais il n'a sur le domaine principal qu'un droit d'usage.
C'est le trait spécifique de l'époque, cette conception particulière des rapports de l'homme à la terre, dans lesquels la notion de propriété pleine et entière n'intervient pas. Caractéristique du droit romain, la propriété, droit d' « user et abuser » n'existe pas dans nos coutumes médiévales qui ne connaissent que l'usage ; (...) » (p.79)

La comparaison entre la société médiévale et l'Antiquité est du reste au cœur de ce livre. Régine Pernoud voit dans le « Moyen-Âge » une période s'étant affranchie de l'influence antique, sans pour autant en avoir oublié les richesses, comme on lui en a fait le procès. Une société qui renoue avec certains usages, certaines valeurs celtes, mais une société également innovante, qui soude son unité dans le catholicisme, se développe grâce à une organisation féodale protectrice (en opposition, une fois de plus, avec l'interprétation péjorative qu'on a aujourd'hui de ce mot, la féodalité étant la réponse adaptée à la situation du moment, où chacun trouvait son compte : la protection pour les uns, les moyens de subsistance et de stabilité pour les autres). L'historienne voit dans ce qu'on a coutume d'appeler, non sans mépris – une fois de plus – pour la période antérieure, la Renaissance, un simple retour à des références antiques dont on ne se contente pas de s'inspirer, mais qu'on imite avec la rigueur du copiste dans bien des domaines : le droit, l'art, etc.

De tous ces éclaircissements, il apparaît une fois de plus que l'Histoire n'est décidément pas une affaire d'idéologues, et Régine Pernoud s'efforce, particulièrement en fin d'ouvrage, de définir les exigences de la profession d'historien qui consiste, avant tout, à faire parler les documents d'époque.

« (…) l'universitaire engagé présente une incapacité physique à voir ce qui n'est pas conforme aux notions que sa cervelle a sécrétées. (…) »

Entre pamphlet léger contre la bêtise d'une époque qui se considère comme un apogée en tous domaines, et essai historique rigoureux sur une époque sans doute bien moins bête qu'on ne le voudrait, Régine Pernoud conclut enfin par des pages qu'on gagnerait à lire attentivement dans les hautes sphères de l'Éducation nationale. L'historienne se fait plus que jamais pédagogue en suggérant une toute autre manière d'enseigner l'Histoire aux enfants. Au rabâchage de dates et d’événements abscons auquel on s'adonnait encore lors de la publication de l'ouvrage (on a semble-t-il désormais peu ou prou renoncé à enseigner l'Histoire aux enfants), à cette méthode rébarbative, Régine Pernoud oppose une approche différente en fonction de l'âge, partant de l'anecdote pour les plus jeunes (visant à éveiller leur intérêt pour des événements et personnages de l'Histoire de France), pour arriver, enfin, à une étude plus sérieuse, plus rigoureuse, s'appuyant sur les capacités d'analyse des élèves plus âgés.

Depuis 35 ans, personne ne l'a manifestement entendue...

20 mars 2013

Daniel LEFEUVRE : Pour en finir avec la repentance coloniale

Nos ancêtres étaient de rudes salauds. Esclavagistes, brutes sanguinaires, exploiteurs en tous genres, leur bassesse ne connaissait aucune limite. Cette tendance particulièrement abjecte est d'ailleurs tout à fait propre à la culture française. Aucune nation dans le monde n'a plus de sang sur les mains et de crimes sur la conscience, c'est là notre véritable exception culturelle.

A écouter une partie des intellectuels français contemporains, ce tableau noir ne paraît pas si caricatural. Leur vision du monde semble se réduire à cette version manichéenne névrotique : d'un côté les Français d'autrefois, condamnables par nature, de l'autre, leurs victimes, toutes parées de la même auréole.

En se focalisant sur l'histoire de l'Algérie française, sa spécialité, et tout en cherchant à éviter de tomber dans les travers de ceux dont il dénonce les inexactitudes voire les mensonges, Daniel Lefeuvre s'attaque de front à ces préjugés tout contemporains sur notre passé colonial. Entreprise ambitieuse, à contre-courant, à la réussite de laquelle ce professeur d'Histoire à Paris 8 apporte la rigueur d'une science chiffrée qu'il oppose aux affirmations péremptoires d'une idéologie morbide qui n'a pas manqué de relais depuis une quarantaine d'années.

A leur version des faits trop accablante pour être honnête, Daniel Lefeuvre répond d'abord par la dérision :

« (...) Fils d'Auvergnate et de Breton, dois-je demander le repentir de l'Italie et des Italiens pour les crimes qui ont accompagné la conquête romaine de la Gaule et pour l'acculturation - qui a conduit à un ethnocide - que les occupants ont imposée à mes ancêtres ? L'avocat de la Ligue des droits de l'homme n'aura aucun mal à défendre ma cause. La lecture de la Guerre des Gaules de César, dans laquelle il puisera, livre, en effet, un aperçu accablant sur les méthodes mises en œuvre par les Romains. C'est en contradiction absolue avec les règles humanitaires et, en particulier, avec les conventions de La Haye de 1899 et 1907, que César décide, en 53 avant Jésus-Christ, d'anéantir les Éburons révoltés. Lorsqu'il fait étrangler Vercingétorix en 46, il bafoue incontestablement la Convention de Genève de 1929 sur le traitement des prisonniers de guerre ! Peut-être pourrais-je ensuite obtenir quelques dédommagements sonnants et trébuchants ? (...) » (pp.16-17)

Mise en bouche amusante, mais qui dénonce en quelques lignes toute l'absurdité du regard que portent de nos jours les Français sur leur passé : anachronismes en pagaille, moralisme compassionnel et victimisation héréditaire ; les symptômes de cette France repentante sont clairement identifiés.

S'appuyant sur quantité de données chiffrées et de citations, l'historien démontre au fil des pages que, loin de se refléter dans la peinture monochrome assombrie à l'extrême qu'on en fait, l'histoire de la colonisation en Algérie est en réalité beaucoup plus complexe, que les intérêts de la France étaient loin d'être aussi évidents que ne le prétendent les adeptes de l'historiographie binaire.

Il démontre notamment par les statistiques que les intérêts français nourris par la conquête de ce grand territoire furent avant tout spéculatifs. Lefeuvre oppose les rapports enthousiastes des experts de l'époque à une réalité très en deçà des espérances. Culture du coton, production pétrolière, les premières ambitions laissent vite place à la désillusion. Pour ne reprendre que l'exemple du pétrole, Daniel Lefeuvre, preuve à l'appui, démontre que la découverte de ses gisements n'avait rien d'une bénédiction : d'un coût d'exploitation plus de dix fois supérieur à la moyenne de l'époque, le pétrole algérien était en outre, de par sa « consistance légère », impropre à l'usage qu'en avait l'industrie française.

Au fil des chapitres, il apparaît comme évident que l'attachement de la France à sa présence en Algérie s'est avant tout nourri d'erreurs et d'illusions. On y vit une source de richesses colossales avant de n'y espérer plus qu'un marché économique susceptible de soutenir la consommation saturée de la métropole ; et au bout du compte, si certaines industries y trouvèrent un profit, la France, elle, n'hérita que d'efforts vains et de pertes colossales.

Bien sûr, les Repentants s'entêteront à faire la sourde oreille à ces constats, à préférer le dogme à la science, et le fantasme au bon sens ; peut-être seront-ils même tentés de dénoncer une entreprise partisane et nauséabonde là où, précisément, Daniel Lefeuvre s'astreint de ne pas politiser le débat comme il eût été si aisé de le faire. Ils donneront quelque part raison à Daniel Lefeuvre, prouvant par leur attitude que dénoncer est bien plus simple que démontrer. En tout cas, cette tentative de remettre les Français d'aplomb avec leur histoire, comme le sont tous les peuples qui se respectent, à défaut d'être salutaire, aura au moins eu le mérite d'exister.

25 janvier 2013

Frantz FUNCK-BRENTANO : Ce qu'était un roi de France

La propagande révolutionnaire et plus de deux siècles construits sur ce socle bien tassé font que, depuis longtemps, plus personne en France ne sait exactement ce qu'était un roi de France, pas plus que comment ces rois étaient considérés par leurs sujets, nos ancêtres.

Avec la partialité manifeste due à ses idées monarchistes clairement revendiquées, mais fort aussi de toute l'érudition qui le caractérisait, l'historien Frantz Funck-Brentano tentait, en 1940, de soigner les Français de leur amnésie. Il poursuivait ainsi l’œuvre de contre-propagande à laquelle se livraient depuis la fin du XIXe siècle les membres de l'Action Française visant à restaurer l'idée monarchique, présentant un tableau sans doute trop peu contrasté pour être parfaitement fidèle à la réalité, mais dont on ne saurait pour autant réfuter les éléments sous le prétexte facile de leur probable sélectivité.

D'abord parce que ce livre est tout sauf l’œuvre d'un hurluberlu ; Frantz Funck-Brentano (1862-1947) était un historien reconnu, spécialiste de l'Ancien Régime, diplômé de l'École des chartes, conservateur à la Bibliothèque de l'Arsenal (ayant par ses fonctions accès à de précieuses archives), membre de l'Institut (plus précisément de l'Académie des sciences morales et politiques), honoré de surcroît en 1905 du titre de chevalier de la Légion d'Honneur (ce qui, à l'époque, était autrement plus respectable qu'aujourd'hui) ; autant dire que l'homme avait une certaine autorité intellectuelle et morale lorsque ce livre fut publié quelques années avant sa mort.

Que cette étude de la royauté soit toutefois orientée par les idées politiques de son auteur, cela ne fait guère de doute. Funck-Brentano ne rate pas une occasion d'exprimer son mépris des idées révolutionnaires et plus encore de ses instigateurs, concluant un certain nombre de ses chapitres en opposant les bienfaits de la royauté aux dommages irréversibles faits à la France durant la Révolution.

Mais pour en revenir aux rois de France, et plus précisément à la dynastie capétienne à laquelle ce livre est spécifiquement consacré, Frantz Funck-Brentano avance un grand nombre de faits peu connus du plus grand nombre (me semble-t-il), sur les usages de la royauté, ou ses origines.

Dans les premiers chapitres, l'historien rappelle que la famille est le modèle à l'origine de l'organisation de la société monarchique. Dans des périodes troubles et violentes, la société s'organise en communauté pour se protéger, la famille - familia - désigne petit à petit une communauté de plus en plus élargie, aux liens de plus en plus lointains. En vieux français, on l'appelle la « mesnie », et celle-ci est protégée et placée sous l'autorité d'un patriarche.

De là la notion de Patrie – la terre paternelle – et le paternalisme dont le roi, jusque dans les dernières heures de la royauté, fait preuve à l'égard de ses sujets. Qu'ils se nomment saint Louis, Philippe Auguste, Louis XIV ou Louis XV, les propos ne varient pas depuis le Xe siècle jusqu'à la Révolution ainsi que l'illustre Funck-Brentano à travers plusieurs citations :

De saint Louis s'adressant à son fils, Philippe III : « Cher fils, s'il avient que tu viennes à régner, pourvois que tu aies ce qui à roi appartient, c'est-à-dire que tu sois juste, que tu ne déclines ni ne dévies de justice pour nulle chose qui puisse avenir. S'il vient devant toi querelle qui soit mue entre riche et pauvre soutiens plus le pauvre que le riche, et quand tu entendras la vérité, si leur fais droit. » (p.69)

« (…) Au début du XIIIe siècle, Philippe Auguste mourant disait à son fils Louis VIII :
« Fais bonne justice au peuple et surtout protège les pauvres et les petits. » (...) » (p.87)

Louis XV : « Les mérites de saint Louis s'étendent à ses descendants et nul roi de sa race ne peut être damné pourvu qu'il ne se permette ni injustice envers ses sujets ni dureté envers les petites gens. » (p.87)

La justice, nous explique l'historien, occupe une place centrale dans les fonctions royales. En l'absence de textes législatifs, les sujets de toutes conditions s'en remettent à l'autorité du roi pour les dépêtrer dans leurs conflits personnels ; et si, devant le poids que prendra cette charge avec le temps et le développement du royaume, si donc le roi se fait petit à petit assister dans ces fonctions, cette charge reste honorée personnellement par le roi au moins jusqu'à Louis XIV, au jugement duquel ses sujets recouraient encore en lui adressant des placets.

« (…) Au seuil des temps modernes, les transformations qui se sont opérées dans le cours des siècles, la multiplication et la plus grande facilité des moyens de transport, le puissant développement d'une ville comme Paris ont amené autour de la résidence royale un public si nombreux qu'un Louis XIII, un Louis XIV n'auraient plus pu donner audience, comme saint Louis ou Louis XI à tous ceux de leurs sujets qui seraient venus dérouler devant eux leurs querelles particulières ; cependant Louis XIII encore, tous les dimanches et jours de fête à l'issue de la messe, Louis XIV régulièrement chaque semaine, recevaient ceux qui se présentaient à eux et les plus pauvres, les plus mal vêtus. Les princes du sang de séjour à la Cour se groupaient autour du roi : les bonnes gens passaient devant lui à la queue le leu et lui remettaient en propres mains un placet où leur affaire était exposée. Ces placets étaient déposés par le monarque sur une table à sa portée, puis examinés par lui en séance du Conseil, ainsi qu'en témoigne la mention « lu au roi » que portent ceux d'entre eux qui sont demeurés dans nos archives, car le plus grand nombre étaient rendus à leurs auteurs avec « réponse au pied ». (...) » (pp.74-75)

Cette autorité morale, comme nous le dit Funck-Brentano, va de paire avec l'incarnation paternelle du roi vis à vis de ses sujets. Autorité qui s'étend à bien d'autres domaines que la justice. Ainsi, les mariages – plus particulièrement dans la noblesse, mais pas seulement – nécessitent-ils le consentement du roi pour se conclure.

Un cliché très largement répandu nous présente un roi isolé de son peuple, enfermé dans son château. D'après l'auteur de « Ce qu'était un roi de France », rien ne semble plus faux que cette image, qui correspond manifestement aux monarchies étrangères, mais en rien aux traditions françaises ; les palais royaux, du Louvre à Versailles, étaient aussi libres d'accès à quiconque que le proverbial moulin. Citant anecdotes, faits divers et propos de visiteurs étrangers sidérés par cette promiscuité entre le roi et son peuple, Frantz Funck-Brentano fait au fil des pages un portrait pour le moins singulier du monarque à la française.

« (…) La maison du prince devenait une place publique. On imagine la difficulté d'y maintenir l'ordre et la propreté. Du matin au soir s'y pressait une cohue turbulente, bruyante, composée de gens de toutes sortes. Les dessous des escaliers, les balcons, les tambours des portes semblaient lieux propices à satisfaire les besoins de la nature. Les couloirs des châteaux du Louvre, de Saint-Germain, de Fontainebleau, en devenaient des sentines. Pour entrer chez la reine, les dames relevaient leurs jupes. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, le Louvre est signalé pour ses odeurs et « mille puanteurs insupportables ».
Étrange contraste avec la splendeur des appartements : une des raisons qui motivaient ces incessants déplacements de la Cour qui lui sont de nos jours tant reprochés rapport à la dépense. En l'absence de leurs hôtes on aérait les chambres, on les désinfectait, on les parfumait en y brûlant du bois de genièvre. (...) » (p.116)

Ce livre regorge de ces sortes de détails qui étonnent le lecteur contemporain, et s'il est évident que la monarchie y est présentée sous ses plus charmants attributs, il n'en reste pas moins que les éléments présentés et accrédités par l'érudition de Frantz Funck-Brentano forment une réalité, fût-elle partielle, de ce que furent aussi, en dépit de tout ce qui leur est reproché, les rois de France.

« (…) Après cinq siècles de monarchie, les États généraux de 1484 estimeront encore que les propriétés du roi doivent lui suffire à lui et à toutes sa maison, voire aux dépenses publiques. Aux yeux du peuple, l'impôt n'est toujours qu'un recours momentané, une aide, pour reprendre l'expression consacrée. Aussi, jusqu'aux deux derniers siècles de la monarchie, appellera-t-on « finances ordinaires » les produits du domaine royal et « finances extraordinaires » le produit des impôts. » (p.56)

« Quant au pouvoir législatif, il n'existe pas. Un père ne légifère pas dans sa famille. « Si veut le père, si veut la loi. » Comme un père parmi ses enfants, le roi est parmi ses sujets la loi vivante. Les ordonnances du roi en son Conseil quand elles entrent dans les moeurs deviennent coutumières, mais les coutumes leur sont-elles contraires, elles s'évaporent comme brume à la lumière du jour.
Au XVIIe siècle encore Pascal et Domat pourront dire : « la coutume, c'est la loi ». Et les Capétiens ne légiféreront plus jusqu'à la Révolution. On sait la célèbre réflexion de Mirabeau : « La place que la notion de loi doit occuper dans l'esprit humain était vacante dans l'esprit des Français. » Après 1789 seulement, quand le régime patronal aura été détruit, on reverra dans notre pays ce qu'on n'avait pas vu depuis le IX e siècle, depuis les derniers Carolingiens, une autorité législative.(...) » (pp.56-57)

« (…) Ainsi le monarque a-t-il le devoir de veiller sur les intérêts particuliers de ses sujets comme un père sur ceux de ses enfants.
Les lois somptuaires s'inspirent du même esprit. Elles apparaissent dès le XIIe siècle pour se renouveler jusqu'au XVIIIe.
Le roi, après avoir pris en considération la fortune de ses sujets, ne veut pas, en bon père de famille, qu'ils mènent un train de vie hors de proportion avec leurs moyens. En 1279, Philippe le Hardi décrète que les bourgeois ne porteront vair ni gris, qu'ils n'auront rênes ni éperons dorés s'ils n'ont plus de mille livres vaillant. Il fixe au prorata des fortunes le nombre de robes que les femmes sont autorisées à pendre dans leur garde-robe. L'ordonnance somptuaire édictée par Philippe le Bel en 1294 est parfois citée en exemple d'un « autoritarisme effrayant ». Elle répondait aux idées et aux traditions de l'époque. Philippe le Bel règle le nombre et la qualité des vêtements que pourront faire faire ses sujets d'après les ressources de chacun d'eux ; il fixe le nombre de plats qui seront servis à leur table, les gages de leurs domestiques, la nature et la qualité de leurs équipages. (...) » (pp.171-172)

24 janvier 2013

Pierre GAXOTTE : La France de Louis XIV

« (…) Rien ne serait plus faux que de figer les temps qui vont s'ouvrir dans une majesté compassée et fade, comme s'ils étaient nés vieux et sans désir. C'est pour les avoir harnachés de componction et de sublime qu'on a donné à des historiens indévots l'idée de n'en décrire que l'envers, d'en dénombrer aigrement les grossièretés, les extravagances, les mauvaises odeurs, de lui imputer à charge, pour atteindre le Roi, les insuffisances de la médecine, les inondations, les froids, les épidémies (il y eut aussi la peste à Londres en 1665), les orages à la moisson, la mortalité infantile (la même dans tous les pays) et la durée moyenne de la vie, bien moindre qu'à l'âge des vaccins, de la pénicilline et de la chirurgie audacieuse. Le siècle vit, c'est-à-dire qu'il combat, invente, ajoute, bâtit et change. Il n'a pas trouvé la sérénité dans son héritage. Les meilleurs la recevront en récompense de leurs peines, car l'ordre ne serait rien s'il n'était une victoire sur soi-même, un feu entretenu et contenu à la fois. (...) » (p.10)

Dès les premières pages de cet ouvrage publié pour la première fois en 1946, Pierre Gaxotte dresse les jalons qui délimiteront son étude. Passé le premier chapitre où la majesté du jeune roi est louée sans trop de retenue, l'historien ne se complait de fait pas à vanter aveuglément les mérites du roi. Mais il se refuse tout autant à suivre les raisonnements simplistes qu'il réprouve chez certains de ses confrères. Ainsi est-il amené, par exemple, à développer une analyse économique ambitieuse pour tenter d'expliquer la disette monétaire dont souffrit la France sous Louis XIV, explication complexe sur un sujet qui ne l'est pas moins, puisant ses arguments bien au-delà du faste royal auquel nombre d'esprits plus ou moins paresseux se sont souvent arrêtés.

Pierre Gaxotte s'attache dès les premiers chapitres à démontrer comment le roi sut tirer le meilleur de ses contemporains. Qu'on parle de politique ou d'art, Louis XIV inspira plusieurs générations d'hommes remarquables, tout voués à sa gloire et celle du royaume. De Colbert qui engagea la France dans un développement forcené du commerce et de l'industrie (de là bien des savoir-faire qui font encore aujourd'hui le prestige de la France à l'étranger), à Vauban qui contribua par son extrême ingéniosité et son caractère impétueux à nombre de victoires militaires ; du prodigieux (et bien entouré, selon Gaxotte) compositeur Jean-Baptiste Lully à Molière, en passant par La Fontaine, Racine ou Boileau, cette somme de talents innombrables et divers fut pour beaucoup dans la grandeur de cette France de Louis XIV.

Au delà des personnalités qui l'ont modelé, Pierre Gaxotte dissèque également le Grand Siècle à travers ses grandes tendances. Plusieurs analyses très intéressantes en découlent, qu'elles soient littéraires (Gaxotte propose un passionnant éclairage sur l'avènement du mouvement classique en opposition à l'ancienne génération d'écrivains) ou sociologiques (cf. le chapitre « L'honnête homme et l'esprit classique »).

« (...) la nouvelle société, celle de Versailles et celle de Paris, diffère beaucoup de l'ancienne. Elle est moins militaire et beaucoup plus ouverte. La noblesse garde les honneurs, les charges de cour, le privilège de se faire tuer à la guerre ; les emplois du gouvernement, l'autorité, l'administration vont à des bourgeois sous de très petite extraction. Quant aux écrivains et aux orateurs qui donnent tant de gloire à la France, ils sont de provenance plus roturière encore. Pour un Fénelon qui est noble, pour un La Rochefoucauld qui est duc, Molière est fils de tapissier, La Fontaine d'un garde des forêts, Racine d'un employé à la gabelle, Bossuet d'un magistrat de province, Boileau d'un greffier, Fléchier d'un épicier, Bourdaloue d'un notaire, La Bruyère d'un contrôleur des ventes. De ce mélange du mérite, de la naissance et de la fortune, naît l'honnête homme, modèle nouveau, qui va s'imposer à l'Europe comme un idéal à la façon du chevalier, quatre siècle plus tôt. (...) » (pp.169-170)

Dans son entreprise de rectification, Pierre Gaxotte minimise l'influence obscure de Madame de Maintenon sur le roi vieillissant, ce rôle qu'on lui attribua longtemps (mais aujourd'hui assez unanimement réfuté), notamment dans la révocation de l'Édit de Nantes deux ans après son mariage secret avec le roi. Un long chapitre traite du reste des évènements qui conduisirent à cette révocation, montrant la duperie dont Louis XIV fut en bonne part la victime, sans pour autant désigner très clairement les instigateurs des exactions commises à l'encontre des protestants dans le but d'obtenir leur conversion massive. Quid, par exemple, du rôle trouble de Louvois dans les « dragonnades » ? Et des mises en garde que Vauban tenta de porter à la connaissance du roi, par ses nombreux mémoires énonçant les méfaits économiques et militaires de l'exode des protestants contre le royaume ? Pierre Gaxotte n'en parle pas ou peu, mais conclut sur une critique de la politique religieuse du roi qui n'a rien de complaisant :

« (...) Dans son ensemble, la politique religieuse de Louis XIV a échoué ; il n'a pas rétabli l'unité de la foi. Il n'a pas écarté le jansénisme, il n'a pas étouffé ni organisé le gallicanisme. Tout au contraire, le spectacle des disputes, des rigueurs et des persécutions a troublé profondément les âmes et préparé la transformation des idées. (...) » (p.239)

Sans en faire un leitmotiv grossier, Pierre Gaxotte contrarie quelque peu l'histoire officielle qui, à travers le prisme républicain, tend souvent à résumer l'Ancien Régime à une œuvre de monarques mégalomanes tout attachés à écrire les pages glorieuses de leur règne aux dépens du peuple. Récemment encore, j'assistais à la leçon qu'une mère donnait à sa fille dans un musée : la Révolution, disait-elle en substance, s'expliquait par l'égoïsme d'un roi dispendieux laissant sciemment son peuple crever de faim. Suivant la même grille de lecture religieusement républicaine, nombreux sont ceux qui reprochent à la monarchie d'avoir conduit des guerres pour le seul prestige de ses monarques. A ces derniers, Pierre Gaxotte répond que reprocher à Louis XIV les guerres qu'il a pu mener, c'est considérer que la France d'aujourd'hui pourrait tout aussi bien se passer de Lille, Besançon et Strasbourg. A travers la conquête de ces provinces, Louis XIV garantissait au royaume une relative inviolabilité de ses frontières, et c'est là, me semble-t-il, une interprétation plus convaincante que l'hypothèse du caprice de souverain belliqueux s'ennuyant au milieu de sa cour.

« Au reste, les guerres faites par des armées réduites et composées de mercenaires ne soulevaient pas l'horreur que causent les conflits qui jettent au combat tous les hommes valides. Les rencontres étaient meurtrières, mais, à un quart de lieue du champ de bataille, le paysan labourait son champ sans craindre les bombes. Les fusils portaient à trois cents mètres et les canons à quatre cents ; la guerre chômait en hiver et nul n'aurait imaginé que le peuple entier pût être un jour contraint de participer à ces jeux de princes. Et puis, le XVIIe siècle n'a pas été une idylle. Il faut beaucoup de partialité pour représenter Louis XIV comme le loup dans la bergerie. Quand il n'attaqua pas, il fut lui-même attaqué. Guillaume d'Orange, le grand Électeur, Léopold Ier n'étaient pas des moutons. C'est par la volonté de dénigrer Louis XIV qu'on leur prête la bonne foi, les vertus de bénignité et de désintéressement qu'on lui refuse. (...) » (pp.95-96)

On ne saurait exiger de quiconque une stricte objectivité, l'histoire est aussi une affaire d'interprétation, et les idées politiques de même que les convictions religieuses ne sont pas à négliger dans l'éclairage donné aux faits historiques. Pierre Gaxotte était royaliste, et de ce fait, partisan. Le lecteur érudit – ou partisan d'un autre bord – trouvera peut-être à redire sur telle ou telle analyse ou déplorera l'accent mis sur tel événement plutôt que tel autre ; reste que, à l'image de Jacques Bainville dont il partageait les idées, par son style alerte, son talent à rendre accessible au plus grand nombre une discipline complexe, sans oublier sa personnalité, Pierre Gaxotte réussit là où le corps professoral échoue la plupart du temps : faire aimer l'histoire de France.

« (…) Tant que tout prospère dans un État, […] on peut oublier les biens infinis que produit la royauté et envier seulement ceux qu'elle possède : l'homme naturellement ambitieux et orgueilleux ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit commander, jusqu'à ce que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce besoin même, aussitôt qu'il a un remède constant et réglé, la coutume le lui rend insensible. Ce sont les accidents extraordinaires qui lui font considérer ce qu'il en retire ordinairement d'utilité et que, sans le commandement, il serait lui-même la proie du plus fort, il ne trouverait dans le monde ni justice, ni raison, ni assurance pour ce qu'il possède, ni ressource pour ce qu'il avait perdu ; et c'est par là qu'il vient à aimer l'obéissance, autant qu'il aime sa propre vie et sa propre tranquillité. » (Louis XIV) (cité p.19)

« Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre... Les différentes conditions dont le monde est composé ne sont unies les unes aux autres que par un commerce de devoirs réciproques. Ces obéissances et ces respects que nous recevons de nos sujets ne sont pas un don gratuit qu'ils nous font, mais un échange avec la justice et la protection qu'ils prétendent recevoir de nous. Comme ils doivent nous honorer, nous devons les conserver et défendre... Nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu'ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes la tête d'un corps dont ils sont les membres. Ce n'est que pour leur propre avantage que nous devons leur donner des lois ; et ce pouvoir que nous avons sur eux ne doit nous servir qu'à travailler plus efficacement à leur bonheur. » (Louis XIV) (cité p.20)

« Se garder de l'espérance, mauvais guide. » (Louis XIV) (cité p.21)


NB : les indications de pages accompagnant les citations correspondent à l'édition Saint Clair de 1975, et non l'édition Hachette dont la couverture illustre cet article.

8 janvier 2013

VOLTAIRE : Mémoires

Comme le souligne Jacques Brenner dans la préface de ces « Mémoires de M. de Voltaire », il ne faut pas prendre son titre au pied de la lettre. Dans ces « mémoires » (dont le point de départ est l'année 1733 - alors que Voltaire avait un peu moins de 40 ans – pour s'achever en 1760, soit dix-huit ans avant sa mort), il n'est en effet pas question pour Voltaire (1694-1778) de raconter sa vie, du moins, le but n'est pas tant de parler de lui que de régler ses comptes.

Avec toute la malice qu'on connait à son auteur, ce texte est en effet une revanche que prend Voltaire sur le roi de Prusse, Frédéric II, avec lequel il entretint des rapports étroits – dont on peut parfois se demander jusqu'à quel point ils le furent – au point de rejoindre sa cour à Potsdam et s'y établir durant plus de deux ans (1750-1753).

Loin de s'effacer par humilité, Voltaire place consciencieusement la cible de ses attaques au cœur de ses mémoires, éclaire le lecteur sur les penchants machiavéliques de ce roi dont il se fit longtemps le courtisan privilégier. Au fil des pages, Voltaire prend un malin plaisir à tourner le monarque en dérision, insistant notamment sur son absence de talent (Frédéric II, en amoureux des arts, écrivait beaucoup de vers qu'il soumettait souvent à la critique de Voltaire) ou encore sur ses mœurs par le biais de quelques anecdotes relativement cocasses.

« (…) Quand sa majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d'Épicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heiduques ou jeunes cadets. On prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait demi-quart d'heure tête à tête. Les choses n'allaient pas jusqu'aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle ; il fallait se contenter des seconds. (...) »

Malicieux et intransigeant à l'égard des autres, lucide sur la nature humaine, lorsque Voltaire parle de lui-même, son esprit critique semble en revanche s'évanouir ; l'illustre écrivain philosophe n'a que peu de recul sur lui-même, n'hésitant pas, par exemple, à déplorer la cupidité ou l'avarice de telle personnalité, sans trop s'interroger sur son propre rapport à l'argent, pour le moins avide.

Sur le Cardinal de Fleury :
«  (…) J'avais eu l'honneur de le voir beaucoup chez Mme la maréchale de Villars, quand il n'était qu'ancien évêque de la petite vilaine ville de Fréjus, dont il s'était toujours intitulé évêque par l'indignation divine, comme on le voit dans quelques unes de ses lettres. Fréjus était une très laide femme qu'il avait répudiée le plus tôt qu'il avait pu. Le maréchal de Villeroi, qui ne savait pas que l'évêque avait été longtemps l'amant de la maréchale sa femme, le fit nommer par Louis XIV précepteur de Louis XV ; de précepteur il devint premier ministre, et ne manqua pas de contribuer à l'exil du maréchal, son bienfaiteur. C'était, à l'ingratitude près, un assez bon homme. Mais comme il n'avait aucun talent, il écartait tous ceux qui en avaient, dans quelque genre que ce pût être. (...) »

A travers la correspondance qui complète et donne un écho (parfois discordant) à ce pamphlet déguisé – et les précieuses notes qui l'accompagnent –, l'amitié qui lia le philosophe au souverain prussien apparaît à la fois banale et extraordinaire. Banale de par son évolution : des délices narcissiques des débuts (Voltaire, en bon courtisan, n'est pas à l'économie de louanges vis à vis de son interlocuteur qui le lui rend bien) aux mesquineries qui leur succèdent ; et extraordinaire de par l'éminence de ces grands personnages du siècle des Lumières.

30 juin 2012

Jacques BAINVILLE : Histoire de France

Dans son avant-propos, Jacques Bainville (1879-1936) confesse qu'il n'aimait pas l'Histoire à l'école ; comme sans doute bien d'autres écoliers, et je sais de quoi je parle... Il faut dire que cette matière – pourtant essentielle à qui souhaite comprendre un minimum d'où il vient – n'a rien d'attrayant lorsqu'on la résume à un enchevêtrement de dates à apprendre par cœur. Mais dès lors qu'on situe les choses dans un contexte précis, dans un enchaînement d'évènements liés, avec le recul, par une logique dans la plupart des cas implacable, alors les dates deviennent secondaires, et l'Histoire défile, limpide tout en se complexifiant des dimensions politique et humaine sans lesquelles ces vingts derniers siècles n'ont que peu de sens.

Cette œuvre colossale et ce prodige, Jacques Bainville les livrait après seulement deux années d'écriture. Résumer plus de 2000 ans en moins de 600 pages n'est déjà pas une mince affaire, mais par son style vif et sobre, l'historien parvenait par dessus le marché à en faire un récit haletant de la première à la dernière page. De l'occupation romaine (rapidement survolée) aux lendemains du traité de Versailles, de l'avènement de Clovis à la Troisième République déclinante, l'historien nous éclaire sur des évènements trop sommairement réduits à des dates sur les tableaux noirs de notre enfance.

Jacques Bainville, académicien et journaliste à l'Action française, était un intellectuel aux convictions politiques fortes. Mais s'il s'autorise souvent à rectifier ça et là des erreurs d'analyse trop ressassées à son goût par certains de ses confrères, ce fervent monarchiste n'en est pas pour autant un idéologue exalté. Comme l'indique Antoine Prost dans sa préface, l'Histoire de France de Bainville est avant toute chose une œuvre d'analyste. Et si parti pris il y a, il est toujours étayé par le raisonnement, jamais par la passion.

Ainsi, si le bilan qu'il dresse de la Révolution est loin d'être aussi positif et glorieux que la version un brin manichéenne des manuels de l'école républicaine, l'inclination de Jacques Bainville pour l'autorité – il défend tout au long du livre l'idée d'autorité bienveillante, rempart le plus efficace à ses yeux pour protéger le peuple des périls auxquels il est naturellement exposé – son inclination pour l'autorité, donc, ne le mène pas pour autant au panégyrique de l'œuvre de Napoléon, et sa critique, entre autre, du règne de Louis XVI ou de la régence de Philippe d'Orléans (et à travers elle, les dispositions prises par Louis XIV peu avant sa mort afin de limiter les pouvoirs du duc d'Orléans dont il se méfiait), sa critique des monarques n'est donc pas non plus particulièrement indulgente.

Rédigé dans les années 20, le livre s'arrête par conséquent à l'entre-deux-guerres, et on regrette que Bainville n'ait pu vivre un peu davantage, ne serait-ce que pour nous livrer son analyse de la seconde guerre mondiale. Avec un peu plus de gourmandise, on songerait à lire son éclairage sur notre époque, les conséquences des décisions ou des renoncements de nos gouvernants, lui qu'un biographe désignait comme « l'historien de l'avenir », non sans raison, puisqu'il avait vu, dès les lendemains de la première guerre mondiale, le conflit qui devait embraser à nouveau l'Europe deux décennies plus tard, sans parler des évènements qui surviendraient bien plus tard (Yougoslavie, Tchécoslovaquie...).

Comme le note l'éditeur Jean-Claude Zylberstein dans sa présentation de l'édition Texto (dont on pourra déplorer l'accumulation de coquilles dans la reproduction du texte), comme il le relève donc si justement, « il se produit pour le lecteur contemporain une sorte de prodige : c'est que l'on se sent au fil des pages d'abord content, puis heureux et enfin quasiment ému d'être français », rappelant au paragraphe suivant que le sentiment nationaliste « ne conduit pas nécessairement au fascisme, moins encore à l'antisémitisme ou à la xénophobie ». Et il n'est pas inutile de le préciser, par les temps qui courent.

« (…) Au moment où le chef gaulois fut mis à mort après le triomphe de César (51 avant l'ère chrétienne), aucune comparaison n'était possible entre la civilisation romaine et cette pauvre civilisation gauloise, qui ne connaissait même pas l'écriture, dont la religion était restée aux sacrifices humains. A cette conquête, nous devons presque tout. Elle fut rude : César avait été cruel, impitoyable. La civilisation a été imposée à nos ancêtre par le fer et par le feu et elle a été payée par beaucoup de sang. Elle nous a été apportée par la violence. Si nous sommes devenus des civilisés supérieurs, si nous avons eu, sur les autres peuples, une avance considérable, c'est à la force que nous le devons. (...) » (p.24)

« De tout temps la politique s'est faite avec des sentiments et avec des idées. Et il a fallu, à toutes les époques, que les peuples, pour être gouvernés, fussent consentants. (…) » (p.43)

« (…) Depuis les destructions et la désolation du dixième siècle, des richesses s'étaient reconstituées, la société tendait à se régulariser. Aux siècles précédents, la ruine de l'ordre et de la sécurité avait poussé les petits et les faibles à se livrer à des personnages puissants ou énergiques en échange de leur protection. Les circonstances avaient changé. La preuve que le régime féodal avait été bienfaisant, c'est qu'à l'abri des châteaux forts une classe moyenne s'était reformée par le travail et par l'épargne. Alors cette classe moyenne devint sensible aux abus de la féodalité. La dépendance ne lui fut pas moins insupportable que les petites guerres, les brigandages, les exactions. On avait recherché la protection des seigneurs pour être à l'abri des pirates : on voulut des droits civils et politiques dès que la protection fut moins nécessaire. La prospérité rendit le goût des libertés et le moyen de les acquérir. Ce qu'on appelle la révolution communale fut, comme toutes les révolutions, un effet de l'enrichissement, car les richesses donnent la force et c'est quand les hommes commencent à se sentir sûrs du lendemain que la liberté commence aussi à avoir du prix pour eux. (...) » (p.65)

« (…) Les hommes les plus habiles ne peuvent pas tout calculer. Un des grands enseignements de l'histoire, c'est que des mesures bonnes, judicieuses à un moment donné et que les gouvernements ont été félicités d'avoir prises, produisent parfois des circonstances aussi funestes qu'imprévues. (...) » (p.110)

« (…) Toute guerre civile est une guerre d'idées où se mêlent des intérêts. (...) » (p.114)

« (…) « Louis XVI, dit admirablement Sainte-Beuve, n'était qu'un homme de bien exposé sur un trône et s'y sentant mal à l'aise. Par une succession d'essais incomplets, non suivis, toujours interrompus, il irrita la fièvre publique et ne fit que la redoubler. » Car, ajoutait Sainte-Beuve, « le bien, pour être autre chose qu'un rêve, a besoin d'être organisé, et cette organisation a besoin d'une tête, ministre ou souverain... Cela manqua entièrement durant les quinze années d'essai et de tâtonnements accordées à Louis XVI. Les personnages, même les meilleurs, qu'il voulut se donner d'abord pour auxiliaires et collaborateurs dans son sincère amour du peuple étaient imbus des principes, des lumières sans doute, mais aussi, à un haut degré, des préjugés du siècle, dont le fond était une excessive confiance dans la nature humaine. » (...) » (p.306)

« (…) L'insurrection qui éclata alors à Paris et qui fut pleinement victorieuse n'était pas ce que rêvaient les modérés, les bourgeois qui formaient la majorité de l'Assemblée et qui avaient conduit dans le pays le mouvement en faveur des réformes. Ce n'était pas la partie la plus recommandable de la population, ce n'étaient même pas des électeurs qui s'étaient emparés de fusils et de canons à l'hôtel des Invalides, qui, le 14 juillet, avaient pris la Bastille, massacré son gouverneur de Launay et promené sa tête à travers les rues ainsi que celle du prévôt des marchands Flesselles. D'ordinaire, la bourgeoisie française a peu de goût pour les désordres de ce genre et il faut avouer qu'aux premières nouvelles qu'on en eut, l'Assemblée de Versailles fut consternée. C'est après seulement que la prise de la Bastille est devenue un événement glorieux et symbolique. Mais il n'est guère douteux que cette insurrection, qui déchaînait des passions dangereuses, ait été à tout le moins encouragée par ceux qu'on appelait déjà des « capitalistes », par des hommes qui, au fond, tenaient surtout à l'ordre, représenté pour eux par le paiement régulier de la rente et pour qui le départ de Necker était synonyme de banqueroute. Necker fut rappelé, puisque son nom était pour les rentiers comme un fétiche. Mais déjà la matière avec laquelle on les paie s'envolait. (...) » (pp.329-330)

« (…) Mirabeau avait aperçu, il avait prophétisé à la Constituante que notre âge serait celui de guerres « plus ambitieuses, plus barbares » que les autres. Il redoutait le cosmopolitisme des hommes de la Révolution, qui tendait à désarmer la France ; leur esprit de propagande qui tendait à la lancer dans les aventures extérieures ; leur ignorance de la politique internationale qui les jetterait tête baissée dans un conflit avec toute l'Europe ; leurs illusions sur les autres et sur eux-mêmes, car, s'imaginant partir pour une croisade, ils confondraient vite l'affranchissement et la conquête et provoqueraient la coalition des peuples, pire que celle des rois. Mirabeau avait vu juste. (...) » (pp.355-356)

« (…) La démocratie française, indifférente aux évènements lointains, vivait dans une telle quiétude que c'est à peine si elle remarqua l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie. Pas plus que du tragique « fait divers » de Sarajevo, la foule n'en tira de conséquences. Au fond, elle croyait la guerre impossible, comme un phénomène d'un autre âge, aboli par le progrès. Elle se figurait volontiers que, si Guillaume II et les officiers prussiens en avaient le désir, le peuple allemand ne les suivrait pas. Dix jours plus tard, la guerre la plus terrible des temps modernes éclatait. (…) » (pp.540-541)

« (…) Les difficultés financières, lorsqu'elles sont très graves, deviennent des difficultés politiques : nous l'avons vu à la fin de l'ancien régime et sous la Révolution. La question des impôts, lorsque l'imposition doit être très lourde, est redoutable parce qu'elle provoque des résistances et favorise la démagogie : c'est le cas qui s'est présenté à plus d'un moment de notre histoire. Un gouvernement faible est tenté par l'expédient trop facile des assignats, qui provoque la ruine. D'autre part, compter sur les sacrifices raisonnés et volontaires de toutes les parties de la nation est bien chanceux. D'après l'expérience des siècles passés, on peut se demander si la question d'argent ne sera pas, pendant assez longtemps, à la base de la politique, si, au-dedans et au-dehors, notre politique n'en dépendra pas, si, enfin, le pouvoir ne tendra pas à se renforcer et à sortir des règles de la démocratie parlementaire pour soustraire les mesures de salut public à la discussion. (...) » (pp.565-566)

6 avril 2008

R.M. UTLEY et W.E. WASHBURN : Guerres indiennes

Pour qui s'intéresse à la vie et l'Histoire des Indiens d'Amérique, la collection Terre Indienne des éditions Albin Michel est une mine d'or. Les ouvrages sont nombreux, certains très spécialisés, d'autres plus généralistes, comme ce Guerres Indiennes qui entreprend de résumer l'histoire du continent nord-américain depuis l'arrivée des premiers colons au XVIIème siècle (quelques passages reviennent même  sur des faits antérieurs, notamment les expéditions de Christophe Colomb). En moins de 300 pages, les auteurs ont donc cherché à couvrir près de trois siècles d'affrontements, depuis le débarquement du Mayflower en 1620 jusqu'au massacre de Wounded Knee en 1890. On découvre petit à petit les différentes tribus qui se sont opposé à l'invasion des colons, les auteurs tentent de nous éclairer sur les contextes avec le plus de précision possible.

Bien que prenant plutôt le parti de la cause indienne, l'ouvrage nous épargne l'écueil du manichéisme outrancier, en tentant de cerner le caractère des principaux acteurs de ces conflits, d'un côté comme de l'autre. Côté blanc, le livre dresse le portrait de quelques hommes à la morale moins aléatoire que la plupart de leurs semblables à l'égard des autochtones (comme le commerçant irlandais William Johnson qui portait un regard très critique sur le comportement des colons dès le milieu du XVIIIème siècle, ou le marquis de Montcalm décrit comme un homme de parole respectueux de ses alliés indiens et respectés d'eux), mais cette noblesse d'esprit était loin d'être majoritaire, comme on peut se l'imaginer.

Les auteurs égratignent par ailleurs quelques légendes, comme le futur premier président George Washington, décrit dans sa jeunesse comme un homme assez inconséquent (voire carrément imbécile, au point d'être subjugué par le sifflement des balles sur un champ de bataille, qu'il trouva "charmant") ; autre légende mise en valeur dans la culture populaire, Davy Crockett, qui n'était semble-t-il qu'une crapule sanguinaire de plus.

Le livre tend également à discerner deux approches différentes selon l'origine des colons : celle des Anglais, pleins de méfiance et de mépris à l'égard des Indiens qu'ils ont toujours considéré comme des êtres inférieurs, et à contrario, celle des Français, dépeints par les auteurs comme des gens plus amicaux, cherchant plus à se mêler aux tribus, allant bien souvent jusqu'à épouser des femmes indiennes.

Et puis, bien sûr, ce livre est l'occasion de dresser les portraits des grands chefs indiens, ceux dont chacun a déjà entendu parler, les légendaires Sioux Crazy Horse et Sitting Bull, les Apaches Cochise et Geronimo, etc... Mais aussi les moins connus du grand public, qui ont pourtant joué un rôle aussi important, comme Tecumseh de la tribu Shawnee, ou Pontiac, chef des Ottawas. La plupart d'entre eux semblaient à l'origine plutôt bien disposés à l'égard des Blancs, mais le comportement toujours plus conquérant de ces derniers - qui revenaient sur leurs engagements à mesure qu'on découvrait de nouvelles richesses à l'ouest - les contraignit vite à revoir leur jugement.

Bien évidemment, le livre s'attarde aussi sur les batailles qui ont accompagné l'expansion de la colonisation au fil des décennies, pour aboutir à la ségrégation que chacun sait par la création des réserves où la misère et les maladies finiront d'asservir les survivants de cet interminable conflit dont bien des éléments présentent quelques analogies troublantes avec la Shoah. A commencer par la déportation de la tribu Cherokee pourtant parfaitement intégrée au projet de société des colons (à cette époque, les Cherokees vivaient à la manière des Blancs, et en paix avec eux), avec le sombre épisode de la Piste des Larmes (en anglais : the Trail of Tears), un exode imposé par le gouvernement américain pour s'approprier leurs terres, assorti de milliers de morts chez les Cherokees durant leur périple de 2000 kilomètres. De quoi se demander une nouvelle fois de quel côté étaient réellement les sauvages.

22 janvier 2008

Mary CROW DOG : Lakota Woman

La foi en la sagesse de l'homme "civilisé" inciterait à penser que l'animosité entre les Blancs et les Indiens d'Amérique s'est dissipée au fil des générations, et qu'il faut remonter à la fin du XIXème siècle pour en retrouver les dernières manifestations. Cette autobiographie de Mary Crow Dog (née Mary Brave Bird) nous démontre le contraire. Cette indienne métisse de la tribu des Lakotas (les Sioux) y raconte la reconquête de sa propre identité, de sa culture et de ses racines ancestrales, dans une Amérique des années 1960/70 qui n'a cessé de chercher à les anéantir durant plus d'un siècle. Chacun connait l'existence des réserves indiennes, ces miettes territoriales accordées gracieusement par l'immigrant Blanc triomphant à l'autochtone Indien vaincu, généralement dans le mépris de leur Histoire et des traditions des tribus concernées. Ce que l'on a tendance à ignorer, c'est la manière dont l’État Américain a cherché à annihiler toute trace de culture indienne au cours du XXème siècle, en interdisant notamment la pratique de la plupart des rituels religieux. Dans ce pays si épris de liberté, notamment de culte, les Indiens - pour la plupart forcés lors de leur reddition à se convertir au christianisme - n'avaient donc aucune latitude pour choisir leur religion et leur mode de vie. Mary Crow Dog raconte dans son livre toutes les humiliations, le déni et le racisme subi par son peuple et par elle-même, la citoyenneté à deux vitesses en vigueur dans un pays si fier de sa démocratie, et qui dit citoyenneté à deux vitesses dit également inégalité devant la justice, où dans certains États, il n'y a pas si longtemps, le meurtre d'un Indien était toujours considéré comme un délit mineur, mais où un délit mineur de la part d'un Indien était passible de sanctions pénales démesurées. Jusque dans les années 1970 (et peut-être même par la suite encore), un Indien ne pouvait pas plus faire confiance à la médecine, ni même aux services sociaux ou à l'éducation de "son" pays : Mary Crow Dog raconte les stérilisations abusives de femmes Indiennes lors de banales hospitalisations, l'habitude qui consistait à retirer les enfants à leurs parents pour mieux façonner les jeunes générations aux modes de vie et de pensée des Blancs, ou encore l'extrême dureté de la scolarisation réservée aux Indiens. Ce livre est également un témoignage de l'Histoire du mouvement contestataire Indien initié dans les années 1970 (A.I.M.), et auquel Mary Crow Dog prit part de manière active ; elle relate notamment le plus retentissant fait d'arme du mouvement : le siège du site historique de Wounded Knee (où des sioux furent massacrés en 1890 par l'armée US), en 1973. Ce livre est également parsemé de nombreux détails sur les traditions du peuple Lakota (danse du Soleil, danse des Esprits, rôle de l'Homme-Médecine, etc...), mais sa partie historique est de mon point de vue la plus forte. Avec une amertume finalement assez modérée (n'importe qui serait haineux pour moins que ça), Mary Crow Dog narre la renaissance symbolique d'une nation dépossédée de tout, y compris de sa dignité. Les récents évènements rapportés dans la presse fin décembre 2007 (déclaration d'indépendance et renoncement symbolique à la nationalité américaine de la part de dirigeants sioux, voir liens annexes) tendent à prouver que les choses n'ont pas tellement évolué ces dernières années.

Quelques liens sur la récente déclaration d'indépendance de la tribu Lakota :http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=463172&xtor=RSS-96
http://fr.wikipedia.org/wiki/Lakota_(Am%C3%A9rindiens)
http://www.republicoflakotah.com/ (en anglais)

22 décembre 2007

Mémoires de Géronimo

Un document assez unique que cette biographie dictée  par le célèbre guerrier Apache à la fin de sa vie, à l'aube du XXème siècle, à un  fonctionnaire Blanc, et  commenté dans les années 1970 par  l'historien Fredrick Turner pour éclaircir certains points. La mémoire du vieil  Indien n'est pas toujours infaillible, mais la lecture de ses souvenirs et de ses impressions demeurent un moyen très intéressant de comprendre un peu la culture de ce peuple méconnu, souvent galvaudée par le cinéma. Géronimo détaille en plusieurs parties les  points qui lui tenaient à cœur :  la culture Apache, ses relations conflictuelles avec les Mexicains (pour lesquels il a conservé toute sa vie une  haine tenace depuis le massacre de toute sa famille par des troupes mexicaines), et bien sûr avec les Blancs,  vis à vis desquels on le découvre étonnamment apaisé (on comprend cette mesure à la fin de la biographie, en constatant que sa démarche tenait plus de la lettre ouverte au Président  Roosevelt pour faire entendre son besoin de retrouver avec son peuple son Arizona natal, alors qu'il était parqué dans une réserve de l'Oklahoma ; "faveur" qu'il n'obtiendra jamais). La majeure partie du récit s'articule autour de ses nombreux faits d'armes, les multiples traités de paix non respectés, les innombrables massacres de part et d'autre. On peut le trouver répétitif, mais on y trouve en filigrane une mine d'informations sur les coutumes de la tribu Apache, ses croyances, etc... Et puis bien sûr, cette biographie revient sur de nombreuses étapes du conflit qui mena à la reddition de Géronimo et des siens après des décennies d'âpres combats, et sans jamais patauger dans le misérabilisme, l'homme Blanc n'en sort pas grandi.
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