24 janvier 2013

Pierre GAXOTTE : La France de Louis XIV

« (…) Rien ne serait plus faux que de figer les temps qui vont s'ouvrir dans une majesté compassée et fade, comme s'ils étaient nés vieux et sans désir. C'est pour les avoir harnachés de componction et de sublime qu'on a donné à des historiens indévots l'idée de n'en décrire que l'envers, d'en dénombrer aigrement les grossièretés, les extravagances, les mauvaises odeurs, de lui imputer à charge, pour atteindre le Roi, les insuffisances de la médecine, les inondations, les froids, les épidémies (il y eut aussi la peste à Londres en 1665), les orages à la moisson, la mortalité infantile (la même dans tous les pays) et la durée moyenne de la vie, bien moindre qu'à l'âge des vaccins, de la pénicilline et de la chirurgie audacieuse. Le siècle vit, c'est-à-dire qu'il combat, invente, ajoute, bâtit et change. Il n'a pas trouvé la sérénité dans son héritage. Les meilleurs la recevront en récompense de leurs peines, car l'ordre ne serait rien s'il n'était une victoire sur soi-même, un feu entretenu et contenu à la fois. (...) » (p.10)

Dès les premières pages de cet ouvrage publié pour la première fois en 1946, Pierre Gaxotte dresse les jalons qui délimiteront son étude. Passé le premier chapitre où la majesté du jeune roi est louée sans trop de retenue, l'historien ne se complait de fait pas à vanter aveuglément les mérites du roi. Mais il se refuse tout autant à suivre les raisonnements simplistes qu'il réprouve chez certains de ses confrères. Ainsi est-il amené, par exemple, à développer une analyse économique ambitieuse pour tenter d'expliquer la disette monétaire dont souffrit la France sous Louis XIV, explication complexe sur un sujet qui ne l'est pas moins, puisant ses arguments bien au-delà du faste royal auquel nombre d'esprits plus ou moins paresseux se sont souvent arrêtés.

Pierre Gaxotte s'attache dès les premiers chapitres à démontrer comment le roi sut tirer le meilleur de ses contemporains. Qu'on parle de politique ou d'art, Louis XIV inspira plusieurs générations d'hommes remarquables, tout voués à sa gloire et celle du royaume. De Colbert qui engagea la France dans un développement forcené du commerce et de l'industrie (de là bien des savoir-faire qui font encore aujourd'hui le prestige de la France à l'étranger), à Vauban qui contribua par son extrême ingéniosité et son caractère impétueux à nombre de victoires militaires ; du prodigieux (et bien entouré, selon Gaxotte) compositeur Jean-Baptiste Lully à Molière, en passant par La Fontaine, Racine ou Boileau, cette somme de talents innombrables et divers fut pour beaucoup dans la grandeur de cette France de Louis XIV.

Au delà des personnalités qui l'ont modelé, Pierre Gaxotte dissèque également le Grand Siècle à travers ses grandes tendances. Plusieurs analyses très intéressantes en découlent, qu'elles soient littéraires (Gaxotte propose un passionnant éclairage sur l'avènement du mouvement classique en opposition à l'ancienne génération d'écrivains) ou sociologiques (cf. le chapitre « L'honnête homme et l'esprit classique »).

« (...) la nouvelle société, celle de Versailles et celle de Paris, diffère beaucoup de l'ancienne. Elle est moins militaire et beaucoup plus ouverte. La noblesse garde les honneurs, les charges de cour, le privilège de se faire tuer à la guerre ; les emplois du gouvernement, l'autorité, l'administration vont à des bourgeois sous de très petite extraction. Quant aux écrivains et aux orateurs qui donnent tant de gloire à la France, ils sont de provenance plus roturière encore. Pour un Fénelon qui est noble, pour un La Rochefoucauld qui est duc, Molière est fils de tapissier, La Fontaine d'un garde des forêts, Racine d'un employé à la gabelle, Bossuet d'un magistrat de province, Boileau d'un greffier, Fléchier d'un épicier, Bourdaloue d'un notaire, La Bruyère d'un contrôleur des ventes. De ce mélange du mérite, de la naissance et de la fortune, naît l'honnête homme, modèle nouveau, qui va s'imposer à l'Europe comme un idéal à la façon du chevalier, quatre siècle plus tôt. (...) » (pp.169-170)

Dans son entreprise de rectification, Pierre Gaxotte minimise l'influence obscure de Madame de Maintenon sur le roi vieillissant, ce rôle qu'on lui attribua longtemps (mais aujourd'hui assez unanimement réfuté), notamment dans la révocation de l'Édit de Nantes deux ans après son mariage secret avec le roi. Un long chapitre traite du reste des évènements qui conduisirent à cette révocation, montrant la duperie dont Louis XIV fut en bonne part la victime, sans pour autant désigner très clairement les instigateurs des exactions commises à l'encontre des protestants dans le but d'obtenir leur conversion massive. Quid, par exemple, du rôle trouble de Louvois dans les « dragonnades » ? Et des mises en garde que Vauban tenta de porter à la connaissance du roi, par ses nombreux mémoires énonçant les méfaits économiques et militaires de l'exode des protestants contre le royaume ? Pierre Gaxotte n'en parle pas ou peu, mais conclut sur une critique de la politique religieuse du roi qui n'a rien de complaisant :

« (...) Dans son ensemble, la politique religieuse de Louis XIV a échoué ; il n'a pas rétabli l'unité de la foi. Il n'a pas écarté le jansénisme, il n'a pas étouffé ni organisé le gallicanisme. Tout au contraire, le spectacle des disputes, des rigueurs et des persécutions a troublé profondément les âmes et préparé la transformation des idées. (...) » (p.239)

Sans en faire un leitmotiv grossier, Pierre Gaxotte contrarie quelque peu l'histoire officielle qui, à travers le prisme républicain, tend souvent à résumer l'Ancien Régime à une œuvre de monarques mégalomanes tout attachés à écrire les pages glorieuses de leur règne aux dépens du peuple. Récemment encore, j'assistais à la leçon qu'une mère donnait à sa fille dans un musée : la Révolution, disait-elle en substance, s'expliquait par l'égoïsme d'un roi dispendieux laissant sciemment son peuple crever de faim. Suivant la même grille de lecture religieusement républicaine, nombreux sont ceux qui reprochent à la monarchie d'avoir conduit des guerres pour le seul prestige de ses monarques. A ces derniers, Pierre Gaxotte répond que reprocher à Louis XIV les guerres qu'il a pu mener, c'est considérer que la France d'aujourd'hui pourrait tout aussi bien se passer de Lille, Besançon et Strasbourg. A travers la conquête de ces provinces, Louis XIV garantissait au royaume une relative inviolabilité de ses frontières, et c'est là, me semble-t-il, une interprétation plus convaincante que l'hypothèse du caprice de souverain belliqueux s'ennuyant au milieu de sa cour.

« Au reste, les guerres faites par des armées réduites et composées de mercenaires ne soulevaient pas l'horreur que causent les conflits qui jettent au combat tous les hommes valides. Les rencontres étaient meurtrières, mais, à un quart de lieue du champ de bataille, le paysan labourait son champ sans craindre les bombes. Les fusils portaient à trois cents mètres et les canons à quatre cents ; la guerre chômait en hiver et nul n'aurait imaginé que le peuple entier pût être un jour contraint de participer à ces jeux de princes. Et puis, le XVIIe siècle n'a pas été une idylle. Il faut beaucoup de partialité pour représenter Louis XIV comme le loup dans la bergerie. Quand il n'attaqua pas, il fut lui-même attaqué. Guillaume d'Orange, le grand Électeur, Léopold Ier n'étaient pas des moutons. C'est par la volonté de dénigrer Louis XIV qu'on leur prête la bonne foi, les vertus de bénignité et de désintéressement qu'on lui refuse. (...) » (pp.95-96)

On ne saurait exiger de quiconque une stricte objectivité, l'histoire est aussi une affaire d'interprétation, et les idées politiques de même que les convictions religieuses ne sont pas à négliger dans l'éclairage donné aux faits historiques. Pierre Gaxotte était royaliste, et de ce fait, partisan. Le lecteur érudit – ou partisan d'un autre bord – trouvera peut-être à redire sur telle ou telle analyse ou déplorera l'accent mis sur tel événement plutôt que tel autre ; reste que, à l'image de Jacques Bainville dont il partageait les idées, par son style alerte, son talent à rendre accessible au plus grand nombre une discipline complexe, sans oublier sa personnalité, Pierre Gaxotte réussit là où le corps professoral échoue la plupart du temps : faire aimer l'histoire de France.

« (…) Tant que tout prospère dans un État, […] on peut oublier les biens infinis que produit la royauté et envier seulement ceux qu'elle possède : l'homme naturellement ambitieux et orgueilleux ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit commander, jusqu'à ce que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce besoin même, aussitôt qu'il a un remède constant et réglé, la coutume le lui rend insensible. Ce sont les accidents extraordinaires qui lui font considérer ce qu'il en retire ordinairement d'utilité et que, sans le commandement, il serait lui-même la proie du plus fort, il ne trouverait dans le monde ni justice, ni raison, ni assurance pour ce qu'il possède, ni ressource pour ce qu'il avait perdu ; et c'est par là qu'il vient à aimer l'obéissance, autant qu'il aime sa propre vie et sa propre tranquillité. » (Louis XIV) (cité p.19)

« Quand on a l'État en vue, on travaille pour soi. Le bien de l'un fait la gloire de l'autre... Les différentes conditions dont le monde est composé ne sont unies les unes aux autres que par un commerce de devoirs réciproques. Ces obéissances et ces respects que nous recevons de nos sujets ne sont pas un don gratuit qu'ils nous font, mais un échange avec la justice et la protection qu'ils prétendent recevoir de nous. Comme ils doivent nous honorer, nous devons les conserver et défendre... Nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu'ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes la tête d'un corps dont ils sont les membres. Ce n'est que pour leur propre avantage que nous devons leur donner des lois ; et ce pouvoir que nous avons sur eux ne doit nous servir qu'à travailler plus efficacement à leur bonheur. » (Louis XIV) (cité p.20)

« Se garder de l'espérance, mauvais guide. » (Louis XIV) (cité p.21)


NB : les indications de pages accompagnant les citations correspondent à l'édition Saint Clair de 1975, et non l'édition Hachette dont la couverture illustre cet article.

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