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27 janvier 2013

Georges Bernanos, sur la liberté et le confort



« (...) Tous les régimes, au cours de l'Histoire, ont tenté de former un type d'homme accordé à leur système, et présentant par conséquent la plus grande uniformité possible. Il est inutile de dire une fois de plus que la civilisation moderne dispose, pour atteindre ce but, de moyens énormes, incroyables, incomparables. Elle est parfaitement en mesure d'amener peu à peu le citoyen à troquer ses libertés supérieures contre la simple garantie des libertés inférieures, le droit à la liberté de penser - devenu inutile puisqu'il paraîtra ridicule de ne pas penser comme tout le monde - contre le droit à la radio ou au cinéma quotidien.

Je m'excuse de donner à une pensée absolument juste cet accent d'ironie, cette pointe d'humour. Il est évidemment difficile de représenter un citoyen des Démocraties venant échanger, au guichet de l'État, sa liberté de penser contre un frigidaire. Les choses ne se passeront pas exactement ainsi, bien entendu. Mais nous savons la tyrannie que l'habitude exerce sur presque tous les hommes. Nous voyons aujourd'hui la spéculation exploiter avec une espèce de rage croissante les habitudes de l'homme. Elle en crée sans cesse de nouvelles - en même temps que les joujoux mécaniques que ses ingénieurs lui fournissent, et qu'elle jette inlassablement sur le marché. La plupart de ces besoins, constamment provoqués, entretenus, excités par cette forme abjecte de Propagande qui s'appelle la Publicité, tournent à la manie, au vice. La satisfaction quotidienne de ces vices portera toujours le nom modeste de confort, mais le confort ne sera plus ce qu'il était jadis, un embellissement de la vie par le superflu, le superflu devenant peu à peu l'indispensable, grâce à la contagion de l'exemple sur les jeunes cerveaux de chaque génération. Comment voulez-vous qu'un homme formé, dès les premières heures de sa vie consciente, à ces innombrables servitudes, attache finalement grand prix à son indépendance spirituelle vis-à-vis d'un système précisément organisé non seulement pour lui donner au plus bas prix ce confort, mais encore pour l'améliorer sans cesse ? (...) »

Georges Bernanos, La révolution de la liberté (Décembre 1944), texte annexé à La France contre les robots (1945) ; Éditions Le Castor Astral (2009).

15 janvier 2013

Georges Bernanos, sur l'égalité et la justice


« (...) L'homme d'autrefois ne ressemblait pas à celui d'aujourd'hui. Il n'eût jamais fait partie de ce bétail que les démocraties ploutocratiques, marxistes ou racistes, nourrissent pour l'usine ou le charnier. Il n'eût jamais appartenu aux troupeaux que nous voyons s'avancer tristement les uns contre les autres, en masses immenses derrière leurs machines, chacun avec ses consignes, son idéologie, ses slogans, décidés à tuer, résignés à mourir, et répétant jusqu'à la fin, avec la même résignation imbécile, la même conviction mécanique : « C'est pour mon bien... c'est pour mon bien... » Loin de penser comme nous, à faire de l'État son nourricier, son tuteur, son assureur, l'homme d'autrefois n'était pas loin de le considérer comme un adversaire contre lequel n'importe quel moyen de défense est bon, parce qu'il triche toujours. C'est pourquoi les privilèges ne froissaient nullement son sens de la justice ; il les considérait comme autant d'obstacles à la tyrannie, et, si humble que fût le sien, il le tenait - non sans raison d'ailleurs - pour solidaire des plus grands, des plus illustres. Je sais parfaitement que ce point de vue nous est devenu étranger, parce qu'on nous a perfidement dressés à confondre la justice et l'égalité. Ce préjugé est même poussé si loin que nous supporterions volontiers d'être esclaves, pourvu que personne ne puisse se vanter de l'être moins que nous. Les privilèges nous font peur, parce qu'il en est de plus ou moins précieux. Mais l'homme d'autrefois les eût volontiers comparés aux vêtements qui nous préservent du froid. Chaque privilège était une protection contre l'État. Un vêtement peut être plus ou moins élégant, plus ou moins chaud, mais il est encore préférable d'être vêtu de haillons que d'aller tout nu. Le citoyen moderne, lorsque ses privilèges auront été confisqués jusqu'au dernier, y compris le plus bas, le plus vulgaire, le moins utile de tous, celui de l'argent, ira tout nu devant ses maîtres. »

Georges Bernanos, La France contre les robots (1945) ; Éditions Le Castor Astral (2009).

12 juillet 2012

Chamfort, sur l'opinion publique


« Il y a des siècles où l'opinion publique est la plus mauvaise des opinions. »

Nicolas de Chamfort, maxime n°92 des Maximes et pensées, caractères et anecdotes (première publication en 1796).

25 janvier 2012

Karl Kraus, sur les agitateurs


« Le secret de l'agitateur, c'est de se faire aussi bête que ceux qui l'écoutent afin qu'ils croient être aussi intelligents que lui. »

Karl Kraus, Aphorismes - Dires et contre-dires (1909) ; Bibliothèque Rivages (2011) pour cette nouvelle traduction française de Pierre Deshusses.

12 septembre 2010

H.L. Mencken, sur la politique et la démocratie


« (...) En démocratie, un politicien prospère normalement, non à proportion de la rigueur de ses principes et de l'intégrité de son honneur, mais autant qu'il excelle, faiseur de phrases creuses et sonores, à inventer des périls imaginaires et, contre eux, d'imaginaires défenses. Ainsi notre politique dégénère en une poursuite de spectres. L'électeur masculin, poltron de sa nature, prend toujours peur d'un nouveau danger et choisit quelques charlatans pour le protéger. (...) »

H.L. Mencken, extrait de Défense des femmes (1918). Traduction de Jean Jardin ; Gallimard (1934)
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