26 octobre 2010

Paul Léautaud, à propos de Dostoïevski


« (...) Mon prochain morceau de Journal (Mercure 1er juillet) comporte un passage sur les livres qu'il faut bien se garder de lire, si admirables qu'on les dise, par une sorte d'hygiène d'esprit. Je voulais mettre en bas de page une note sur l'abominable Dostoïevski, l'influence fâcheuse qu'il a eue sur Charles-Louis Philippe, Gide et Duhamel, leur peu de solidité intellectuelle pour avoir si peu résisté à cette influence, et qu'un esprit vraiment français ne peut que détester cette littérature de cabanon et même la prendre en pitié. Pas moyen d'écrire seulement vingt lignes tranquillement dans le bureau du Mercure, avec le va-et-vient des gens et leurs conversations, et mes épreuves corrigées partant à 4 heures. »
 
Vendredi 7 Juin 1940 - Journal littéraire, tome 3.

24 octobre 2010

Henry MILLER : Printemps noir

Henry Miller est un écrivain déroutant. J'en avais eu un petit aperçu avec Tropique du Cancer, dont la lecture m'avait globalement ravi, à l'exception de quelques passages qui me paraissaient au minimum dépareillés au reste de l’œuvre, et au pire, sérieusement abscons. Mais j'avais été plus largement séduit que rebuté, et la suite logique était d'enchaîner la lecture de son premier roman avec la deuxième pièce de son triptyque des Tropiques. En fait, si je ne l'avais lu quelque part, je n'aurais pu  deviner cette filiation entre les deux œuvres. Il ne faut pas chercher dans ce livre une continuité à Tropique du Cancer : d'une part, Printemps noir se présente sous la forme d'un recueil de nouvelles autobiographiques, et non d'un roman. Et puis, il n'y a pas entre ces deux livres de cohérence chronologique, dans Printemps noir, Miller nous parle aussi bien de son enfance new-yorkaise avant son expatriation en Europe, que de sa vie parisienne, ou bien d'autres sujets plus difficilement cernables, et parfois même, à mon avis, totalement inintéressants (comme « Je porte un ange en filigrane », où il est question de peinture, abordée sous un angle assommant). Le lien entre Tropique du Cancer, Printemps noir et Tropique du Capricorne, c'est en fait surtout le lieu où Miller rédigea ces trois ouvrages autobiographiques : Paris.
 
Il faut bien le dire, la lecture de Printemps noir a été pour moi longue et laborieuse. Après l'attraction qu'avait exercé sur moi Tropique du Cancer, je ne savais plus à qui j'avais affaire. Écrivain de génie ou raseur prétentieux et insignifiant ? Henry Miller est probablement les deux à la fois. Tour à tour capable du meilleur comme du plus pénible, il reste tout de même un écrivain à lire. Parce que comme tout écrivain digne de ce titre, Miller est porté par des inspirations soudaines, parce que lorsqu'il s'astreint à la sobriété, son style et son sens de la narration sont d'une absolue fluidité, et que, par dessus tout, la justesse dans ces moments délectables semble occuper le centre de sa démarche littéraire. Alors s'il faut, pour tomber sur ces éclairs de lucidité et de génie, supporter une facette de sa personnalité qui me rebute, je suis quand même prêt à m'y résoudre. D'autant plus que Printemps noir n'est pas forcément le livre le plus représentatif de son œuvre. La lecture du plutôt remarquable Cauchemar climatisé eut tendance à me le confirmer.

Paul Léautaud, sur Flaubert

" (...) Il faut le reconnaître : Flaubert était un véritable ébéniste littéraire qui astiquait partout pour que ça brille. Résultat : médiocrité, ennui. (...)
 
Paul Léautaud, Entretiens avec Robert Mallet (Dix-huitième entretien) ; Mercure de France (1951).

Premières lignes : Le joueur de FÉDOR DOSTOÏEVSKI


« Enfin, me voilà rentré après ces deux semaines d'absence. Tout la famille était à Roulettenbourg depuis trois jours. Je pensais qu'ils m'attendraient impatiemment - que non. Le général avait un air de détachement extrême, il m'a parlé de haut et m'a renvoyé vers sa sœur. A l'évidence, ils avaient réussi à dénicher de l'argent. J'ai même eu l'impression que le général éprouvait comme de la gêne à me voir. Maria Filippovna n'avait pas une seconde à elle, elle ne m'a parlé que peu de temps ; n'empêche que, l'argent, elle ne l'a pas refusé, elle a refait le compte et a écouté tout mon rapport. Au repas, on attendait Mezentsov, le petit Français et un Anglais que je ne connaissais pas : comme toujours - il y a de l'argent, on tient tout de suite table ouverte, à la mode de Moscou. Polina Alexandrovna, m'apercevant, m'a demandé pourquoi j'avais été si long, et, sans attendre ma réponse, est repartie je ne sais où. Elle est repartie exprès, c'est sûr. Pourtant, il faudra bien que nous parlions. Il y a de quoi dire, à force. (...) »
 
Fédor Dostoïevski, Le joueur (1866) ; traduction de André Markowicz.

Premières lignes : La bâtarde de VIOLETTE LEDUC


« Mon cas n'est pas unique : j'ai peur de mourir et je suis navrée d'être au monde. Je n'ai pas travaillé, je n'ai pas étudié. J'ai pleuré, j'ai crié. Les larmes et les cris m'ont pris beaucoup de temps. La torture du temps perdu dès que j'y réfléchis. Je ne peux pas réfléchir longtemps mais je peux me complaire sur une feuille de salade fanée où je n'ai que des regrets à remâcher. Le passé ne nourrit pas. Je m'en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée de mes défauts qui m'ont torturée. J'aurais voulu naître statue, je suis une limace sous mon fumier. Les vertus, les qualités, le courage, la méditation, la culture. Bras croisés, je me suis brisée à ces mots-là. (...) »

Violette Leduc, La bâtarde (1964).

22 octobre 2010

Paul Léautaud, à propos d'Albert Camus


« (...) J'entends parler quelquefois aux déjeuners Malakoff d'un nommé Albert Camus. Un des rédacteurs principaux du journal Combat. Un homme de valeur dans les nouveaux venus. Un politique, un écrivain, un théoricien, un esthéticien de marque. Ainsi entends-je. Dans ce numéro, un Henri Hell, que j'ai vu deux ou trois fois aux dits déjeuners, rend compte d'un ouvrage de lui : Lettres à un ami allemand. Il n'en est pas satisfait. On pouvait encore attendre, dit-il, de l'homme qui a écrit : « Ce monde a du moins la vérité de l'homme et notre tâche est de lui donner ses raisons contre le destin lui-même ». Que ce Henri Hell a de la chance de comprendre ce que cela veut dire. (...) »

Samedi 1er Décembre 1945 - Journal littéraire, tome 3. 


« (...) Comme nous parlons de la façon dont on écrit chez les nouveaux venus et que je lui cite Albert Camus, il me dit qu'il a vingt-neuf ans et qu'il est professeur de philosophie. Son charabia prétentieux ne m'étonne plus. (...) »
 
Mardi 11 Décembre 1945 - Journal littéraire, tome 3.

21 octobre 2010

Dan FANTE : La tête hors de l'eau

Dans la bibliographie de Fante père, tous les livres sont  fortement recommandables, mais il y a Demande à la poussière, et il y a les autres. Dans l'oeuvre de Fante fils, c'est pour moi un peu la même chose. Il y a La tête hors de l'eau, son troisième roman, qui relègue ses autres livres un peu en retrait. Pour moi, La tête hors de l'eau n'est même rien d'autre que le Demande à la poussière de Dan Fante.
 
Il faut dire qu'on y trouve quelques points communs assez évidents. Certains anecdotiques : Bruno Dante, alter ego de Dan Fante, est de retour à Los Angeles après nous avoir raconté ses souvenirs new-yorkais dans En crachant du haut des buildings. Mais le point de comparaison le plus évident, c'est la ressemblance frappante entre les deux personnages féminins, Camilla pour John Fante, Jimmi pour Dan, deux femmes d'origine mexicaine au charme magnétique, deux femmes  superbes au comportement étrange, versatile et malsain. Deux femmes avec lesquelles Dan comme John jouent un jeu dangereux.
 
Dans La tête hors de l'eau, récit comme toujours fortement autobiographique, Dan Fante sort fébrilement de son addiction à l'alcool en s'appuyant sur le programme de sevrage des Alcooliques Anonymes. La présence des « AA » est récurrente dans l’œuvre de Dan Fante, ici comme dans ses autres récits, il nous en délivre un jugement assez nuancé, l'institution est présentée comme une organisation entre la structure de soins et le mouvement sectaire, et la liturgie qui accompagne les réunions semble donner presque autant de fil à retordre à Dan/Bruno que la privation d'alcool à proprement parler. Privation dont il parvient tant bien que mal à s'acclimater, en se plongeant à corps perdu dans son nouveau travail de vendeur en télémarketing pour lequel il se découvre de réelles aptitudes. Mais c'est avec l'entrée de Jimmi dans sa vie que Dante/Fante replonge. Nouvelle dépendance, incompréhension, frustrations, sautes d'humeur, lorsque les choses semblent se stabiliser dans la vie de Dan Fante, la réalité sordide ne tarde jamais à refaire surface, comme s'il aimantait les problèmes plus que quiconque. La tête hors de l'eau, c'est une fois de plus le récit de ce yoyo permanent entre le clair et l'obscur, l'espoir et la désillusion, narré dans le style vif, fluide et touchant de Dan Fante.

16 octobre 2010

La Rochefoucauld, sur la vertu (2)

« La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie. »
 
La Rochefoucauld, Maximes (1678) ; GF Flammarion 2007.

Premières lignes : Sous l'étoile d'automne de KNUT HAMSUN


« Hier, la mer luisait comme un miroir et aujourd'hui, elle luit comme un miroir. C'est l'été de la Saint-Martin et il fait chaud dans l'île - Oh! Quelle douceur et quelle chaleur ! - mais il n'y a pas de soleil.
Il y a bien des années que je n'ai pas connu une telle paix, vingt ans, trente ans peut-être, peut-être dans une vie antérieure. Pourtant une fois déjà, j'imagine, j'ai bien dû goûter cette paix puisque me voici qui chantonne, ravi, tenant compte de chaque caillou, de chaque brin d'herbe, et eux, à leur tour, semblent tenir compte de moi. Nous sommes de vieilles connaissances.
Quand je pénètre dans la forêt, par le sentier où l'herbe repousse, mon cœur tremble d'une joie non terrestre. Je me rappelle un endroit sur la côte orientale de la mer Caspienne où je fus une fois. Là, c'était comme ici, la mer était calme et lourde, gris fer, comme maintenant. Je pénétrai dans la forêt, je fus ému jusqu'aux larmes, j'étais ravi, je disais tout le temps : « Dieu du ciel ! Dire que je devais revenir ici ! »
Comme si j'y étais déjà allé ?
Mais une fois sans doute, j'ai bien dû y venir, d'une autre époque et d'un autre pays où la forêt et les sentiers étaient les mêmes. Peut-être étais-je une fleur dans cette forêt, peut-être étais-je un coléoptère qui logeait dans un acacia.
Et donc, me voici ici. Il se peut que j'aie volé pour faire ce long chemin et que j'aie été un oiseau. Ou bien que j'aie été noyau dans un fruit expédié par un marchand persan...
Me voici loin du vacarme et de la presse de la ville, des journaux et des gens, j'ai fui tout cela parce que, de nouveau, on m'appelait de la campagne et de la solitude dont je suis originaire. Je pense, plein d'espoir : Tu verras, tout va bien aller. Hélas! Je me suis déjà enfui de la sorte et je suis retourné à la ville. Et me suis de nouveau enfui.
Mais à présent, j'ai pris la ferme résolution d'obtenir la paix à tout prix. Je me suis provisoirement loué une chambre ici ; la vieille Gunhild est mon hôtesse. (...) »
 
Knut Hamsun, Sous l'étoile d'automne (1906) ; traduction de Régis Boyer.

13 octobre 2010

Premières lignes : La conjuration des imbéciles de JOHN KENNEDY TOOLE


« Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse et, à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis pleins de désapprobation et de miettes de pommes de terre chips. A l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneux d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des signes de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme.
Ignatius, quant à lui, était confortablement et intelligemment vêtu. La casquette de chasseur le protégeait des rhumes de cerveau. Son volumineux pantalon de tweed était durable et permettait une liberté de mouvement peu ordinaire. Ses plis et replis emprisonnaient des poches d'air chaud et croupi qui mettaient Ignatius à l'aise. Sa chemise de flanelle à carreaux rendait inutile le port d'une veste et  le cache-nez protégeait ce que Reilly exposait de peau entre col et oreillettes. La tenue était acceptable au regard de tous les critères théologiques et géométriques, aussi abstrus fussent-ils, et dénotait une riche vie intérieure. (...) "
 
John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles (196?) ; traduction de Jean-Pierre Carasso (1981).

12 octobre 2010

Premières lignes : Le voleur de GEORGES DARIEN


« Mes parents ne peuvent plus faire autrement.
Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les côtés. Mme Dubourg a laissé entendre à ma mère qu'il était grand temps ; et ma tante Augustine, en termes voilés, a mis mon père au pied du mur.
- Comment ! des gens à leur aise, dans une situation commerciale superbe, avec une santé florissante, vivre seuls ? Ne pas avoir d'enfant . De gueux, de gens qui vivent comme l'oiseau sur la branche, sans lendemains assurés, on comprend ça. Mais, sapristi !... Et la fortune amassée, où ira-t-elle ? Et les bons exemples à léguer, le fruit de l'expérience à déposer en mains sûres ?... Voyons, voyons, il vous faut un enfant - au moins un. - réfléchissez-y.
Le médecin s'en mêle :
- Mais, oui : vous êtes encore assez jeune ; pourtant, il serait peut-être imprudent d'attendre davantage.
Le curé aussi :
- Un des premiers préceptes donnés à l'homme...
Que voulez-vous répondre à ça ?
- Oui, oui, il vous faut un enfant.
Eh! bien, puisque tout le monde le veut, c'est bon : ils en auront un.
Il l'ont.
Je me présente - très bien (j'en ai conservé l'habitude) - un matin d'avril, sur le coup de dix heures un quart.
- Je m'en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Aglaé, la cuisinière; il faisait un temps magnifique et le baromètre marquait : variable.
Quel présage !
Et là-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs années. (...) »
 
Georges Darien, Le voleur (1897)

11 octobre 2010

Paul Léautaud, sur la poésie (Entretiens avec Robert Mallet)


« (...)
Paul Léautaud. - Il y a des vers que j'aime beaucoup, que je sais comme ça, mais vous savez qu'au fond, j'ai une horreur sans borne pour les poètes car il y a, dans la poésie française en particulier, une telle idôlatrie féminine !... Tous ces gens qui ont été à genoux, non, non !
Robert Mallet. -  Cela me semble curieux de vous entendre parler ainsi. C'est tout de même un de vos ouvrage qui a le plus contribué à faire rayonner la poésie française, au début du XXe siècle ; et vous dites maintenant que la poésie est ridicule.
P. L. -  J'avais trente ans quand j'ai fait ça.
R. M. -  Dans l'édition de 1928, quand vous avez augmenté le nombre des poètes du Choix, vous en aviez beaucoup plus...
P. L. -  Supposons que j'aie acquis cette antipathie pour les poètes vers cinquante ans. Voilà.
R. M. -  Je m'excuse de traiter un sujet qui vous est tellement antipathique, mais nous ne l'avons pas épuisé.
P. L. -  Cet agenouillement perpétuel ! Quand on prend la poésie française depuis ses origines jusqu'aujourd'hui, il n'y a que l'odeur de l'encens pour la femme...
R. M. -  Je crois qu'entre l'agenouillement de certains et vos coups de fouet, il y a une marge.
P. L. -  On pourrait faire des vers à la femme, n'est-ce pas, sans cette vénération, cette supplication. Non, non !
(...) » 

La suite en document audio :

video

« (...)
R. M. -  En somme, ce que vous reprochez à la poésie, c'est surtout de trop attacher d'importance à la femme ?

P. L. -  Oui. Et puis, à partir du Romantisme, d'avoir méprisé toutes les règles de la langue française.

R. M. -  Méprisé toutes les règles ?... Un exemple de ce que vous appelez le mépris, c'est sans doute l'emploi simultané par Valéry des mots « indulgents » et « sculptés » ?

P. L. -  Je parle de Vigny, d'un tas d'autres poètes...

(...) »
 
Paul Léautaud, Entretiens avec Robert Mallet (Cinquième entretien) ; Mercure de France (1951).

Jean-Paul CLÉBERT : Paris insolite

Pour une fois, je vais parler d'un livre que j'ai reposé bien avant d'en avoir tourné la dernière page, et dont les chances d'être rouvert sont faibles, sauf à consulter les très belles photos de Patrice Molinard qui complètent cette nouvelle édition du récit de Jean-Paul Clébert, publiée pour la première fois en 1952. Ces photos, dans l'esprit d'un Robert Doisneau, nous exposent le Paris des années 50, celui bloqué entre deux époques, avant le grand lâcher d'architectes névrosés à qui l'on doit les magnifiques blockhaus - décatis en à peine plus de temps qu'il ne faut pour le dire - qui se sont incrustés ces cinquante dernières années entre les immeubles haussmanniens en pierre de taille et les constructions plus anciennes encore qui font le charme de cette ville.
 
C'est un Paris perdu à jamais que Jean-Paul Clébert avait entrepris de figer sur le papier. Clébert, selon la légende, était un bourlingueur. Au début du livre, il rentre de province et compte passer l'hiver à Paris, à la cloche, où il estime être plus à l'abri des rigueurs du temps. L'éditeur nous vend le bouquin comme une chronique de la vie marginale, faite de beuveries, de misère et de temps qui passe comme il peut.  On nous ressort l'avis dithyrambique de Henry Miller (que Clébert a connu), et puisqu'on est dans la carte de visite, pourquoi ne pas mentionner ses amitiés avec  Robert Giraud et René Fallet, ou encore Doisneau ? Je m'imaginais avoir affaire à une sorte de Bukowski version titi, un parigot à la gouaille copieuse et relevée, façon Audiard. Mais on est loin du compte sur ce que j'ai pu lire, le style de Clébert me semble plat et verbeux. La simplicité qui le fascine tant, il ne pouvait sans doute pas l'acquérir dans le pensionnat où il reçut son éducation d'enfant bien né. Car si Clébert semble fasciné par le peuple, et probablement sincèrement fasciné (il a quand même quitté le confort de sa vie bourgeoise à 16 ans), sa prose est loin de lui ressembler. Mais ce contraste entre le style et le sujet serait un moindre mal si les quelques dizaines de pages que je me suis forcé à lire avant de jeter l'éponge n'étaient d'une platitude si désespérante. Où est l'insolite là-dedans ? On n'est ni dans le roman, ni dans le guide touristique. On est plutôt dans la chronique du vide.

10 octobre 2010

Premières lignes : Marchand de liberté de STANLEY ELKIN


« Bon alors voilà ce grand gaillard de nègre qui s'amène en courant et en criant mon nom.
- M'sieur Main, M'sieur Main, qu'il braille.
J'ai l'impression de l'avoir déjà vu quelque part mais sans pouvoir dire où, et c'est précisément ça qui me met sur la voie. Parce que je connais tous ceux avec qui j'ai fait affaire, leurs noms et leurs visages, leurs tailles et leurs poids, chacun de leurs signes caractéristiques, chaque verrue et tous les boutons, l'oreille absolue pour la gamme des formes humaines, et j'ai leurs voix dans la tête comme autant de scies. Quel témoin je ferais, le rêve des dessinateurs de la police avec l’œil que j'ai pour les détails, le pli de leurs gants et le brillant de leurs souliers comme autant de centimètres carrés de chefs d’œuvre dans la tronche d'un historien de l'art. Pas « Individu de sexe masculin, blanc, vingt-cinq-trente ans, cheveux clairs, plutôt frêle, un mètre soixante-quinze, entre soixante-cinq et soixante-dix kilos. » C'est donné, ça, ça va de soi ; je fais ça comme le type qui devine votre âge et votre poids dans les foires. Mais le tissé du pantalon, la manière dont il pince son galurin, le trou auquel il boucle sa ceinture et le cran qui creuse sa chevelure comme la force du vent sur l'échelle de Beaufort. J'ai l'oeil d'un tireur d'élite pour ses pupilles et la longueur à une fraction près qu'il retrousse aux manches de son chandail. Je sais par cœur les plus qui froissent son pantalon et je connais l'état de ses talon comme un boucher ses filets. Tout. Le ressac de sa braguette quand il s'assied, la partie de ses mains qui a tendance à se salir, les dents qui auraient besoin de soins, les lunules de ses ongles. Tout.
- M'sieur Main, M'sieur Main.
Mais j'oublie. Quand c'est fini, j'oublie, je balance le tout dans la corbeille à papier de l'esprit comme on jetterait un numéro de téléphone retrouvé dans son portefeuille et qui n'aurait plus de signification. Et pourquoi pas après tout ? Je ne suis tout de même pas la galerie des truands. Une banque d'ordinateurs. Faudrait-il que je me ballade avec le poids du péché comme un nez bouché ? Bien sûr que j'oublie. Mais il reste cette impression de déjà vu quelque part, sur le bout de la langue, comme on reconnaît au moins que le numéro était tracé de sa propre écriture.
- M'sieur Main ?
Alors qu'est-ce que ça me coûte d'être poli ?
- Cte vieil Oncle Tom ! C'est donc toi mon gars ?
- Billy, M'sieur Main. Billy Basket.
Ou de jouer son jeu quelque temps ?
- Billy Basket. Sacré ramasseur de coton, foutu ouvrier agricole. Comment ça va, mec ? Tope là, serre-moi la louche, salut ! mon bonhomme.
Il tend la patte mais je ne la prends pas. Je ne serre pas les mains. Je suis prêt à m'attacher avec les menottes au premier venu. Sans distinction de race, de religion ou de couleur, parce que c'est les affaires ; mais je ne serre pas les mains. Je n'aime pas étreindre les hommes.
- Je vous ai aperçu à l'autre bout de la salle et je voulais vous saluer et vous remercier.
L'audience est sur le point de commencer.
- Ben voyons, que je lui dis, à un de ces quatre.
- Vous vous rappelez pas de moi ? Vous vous êtes porté garant de ma caution l'an dernier. Vous m'avez cru alors que j'étais accusé de viol.
- Mais oui bien sûr. J'essaye toujours de voir le bon côté des gens. Je me rappelle maintenant.
Et c'est vrai, je me rappelle.
« Je ne te remettais pas. Maintenant que je vois la taille de ta bite, tout me revient. Tu sais que vous êtes vraiment bien montés vous autres ? En flèche, en neige, si j'ose dire. A bientôt p'tit gars. La prochaine fois qu't'auras des ennuis, tu connais le chemin maintenant.
Je vais pour me tirer. Basket vocifère dans mon dos.
- J'voulais vous le faire savoir au cas où vous l'auriez raté dans les journaux, dit-il tandis que je me glisse dans la salle d'audience. Ils ont alpagué le vrai coupable. Je suis lavé de tout soupçon. J'étais innocent, comme vous l'avez cru dès le début.
Innocent ? Coupable ? Qu'est-ce que ça change ? Six de l'un, une demi-douzaine de l'autre. A vrai dire, l'innocence est mauvaise pour les affaires, l'innocence m'emmerde. Bourrez les taules, moi je dis. Surpeuplez-les. Fourrez-y l'innocent avec le coupable. Et ne venez pas me faire chier avec vos histoires de rééducation, la réinsertion connais pas. C'est le genre de conneries qui fait chuter la récidive. Ah les courtes peines, ça, c'est autre chose, tout à fait autre chose. Le raccourcissement des peines est bon pour les affaires. Ils se retrouvent à pied d’œuvre plus vite, les truands et les braqueurs. C'est ce qu'on appelle le roulement. Et je suis à fond pour. Billy Basket va me faire arriver en retard à l'audience. Je risque d'être mal placé. Adams ou Klein ou Fetterman seront sur les jolis coups comme la vérole.
- Va, va, je luis dis. Le soleil brille, les parcs sont pleins de blanches la tête renversée sur le gazon et les jupes retroussées. Près des buissons qu'elles s'allongent pour se dorer les miches. Qu'est-ce que tu fous ici connard ? Vas-y, fonce. Cherche ! File au parc ! (...) »
 
Stanley Elkin, Marchand de liberté (1973) ; traduction de Jean-Pierre Carasso (1984)

9 octobre 2010

Premières lignes : Sexus de HENRY MILLER


« Ce doit être jeudi soir que je la rencontrai pour la première fois - au dancing. J'arrivai au bureau, le lendemain matin, ayant dormi une ou deux heures. J'avais l'air d'un somnambule. La journée passa comme un rêve. Après dîner, je m'endormis sur le divan, pour me réveiller tout habillé le matin suivant, sur les six heures. Je me sentais frais et dispos, le cœur pur, obsédé d'une seule idée : la posséder à tout prix. Tout en traversant à pied le parc, je me demandais quel genre de fleurs lui envoyer avec le livre que je lui avais promis (Winesburg, Ohio). J'approchais de ma trente-troisième année, l'âge du Christ en croix. Une vie entièrement neuve s'ouvrait devant moi, pourvu que j'eusse le courage de tout mettre en jeu. En fait, l'enjeu était nul ; j'étais au plus bas de l'échelle ; un raté dans toute l'acception du terme. (...) »
 
Henry Miller, Sexus (1949) ; traduction de Georges Belmont.

Paul LÉAUTAUD : Le petit ami

Paul Léautaud n'a pas encore trente ans lorsqu'il commence à rédiger son premier roman. A cette époque, l'écrivain vient tout juste de publier une anthologie de poésie contemporaine avec son ami Van Bever, un ouvrage et surtout un sujet qu'il finira par en grande partie renier. Léautaud n'est encore à cette époque qu'un homme de lettres qui se cherche, il s'est essayé à la poésie en s'appuyant sur ses goûts de l'époque, notamment pour Mallarmé, et puis il a débuté l’œuvre de sa vie, le Journal Littéraire, en toute discrétion, depuis une petite dizaine d'années. L'écrivain se cherche donc, mais se trouve rapidement en rédigeant ce texte qu'il intitule Souvenirs légers (il déplorera ensuite le changement de titre souhaité par Vallette, le directeur du Mercure de France) et qui expose d'une manière lumineuse ce qui deviendra son style : une prose simple, un sens de la formule aiguisé, direct, un rejet absolu du maniérisme et une recherche permanente de concordance entre sa pensée et ses mots, bref : de la sincérité qui confine souvent à l'impudeur voire à la désobligeance.
 
Dans Le petit ami, il est question de la vie affective de l'écrivain. Il y expose pour commencer ses relations avec les prostituées, avec lesquelles il développe des liens amicaux inattendus puisqu'avec Léautaud, il n'est pas question de parler de sentiments amoureux. Le récit est en grande partie autobiographique, l'écrivain avouera dans ses entretiens avec Robert Mallet s'être parfois arrangé avec la vérité (la mort de Perruche par exemple, qui est pure invention), et c'est avant tout dans cette première partie qu'il se permet quelques libertés.
 
La partie concernant sa mère, en revanche, apparaît comme la plus authentique du récit. Et c'est aussi la plus intéressante, car jamais probablement un écrivain n'aura abordé le sujet maternel sous cet angle, avec une telle impudeur, une telle sincérité. Pour parler de cette partie du livre, il faut d'abord évoquer l'histoire de Léautaud. Abandonné par sa mère quelques jours après sa naissance, la figure maternelle reste toute sa vie pour l'écrivain la figure d'une étrangère, ou plutôt d'une créature perturbante, dont le peu d'entrevues qu'elle lui accordera sèmeront le trouble dans l'esprit de Léautaud. On le comprend facilement à la lecture du Petit ami, Léautaud a pour sa mère des sentiments bien différents de ceux qu'un fils peut avoir ordinairement pour sa mère. Il éprouve pour cette femme  - selon ses dires très belle et bien conservée - une attirance plus charnelle que filiale. Et l'écrivain n'est pas paralysé par la honte, le carcan de la moralité n'a pas de prise sur lui, il ne se cache de rien, et jusqu'aux dernières années de sa vie, il ne cachera pas cette ambiguïté, et restera convaincu (et la manière dont il expose les choses, ainsi que sa correspondance avec sa mère tendent à le confirmer) que sa mère, elle aussi, le considérait comme un homme plus que comme un fils.
 
Derrière ce rapport décomplexé à l'inceste, il y a surtout la liberté de ton d'un écrivain. Et cette liberté d'aborder tous les sujets de manière directe et débarrassée de tout moralisme se vérifiera dans chacun de ses ouvrages. Une œuvre exemplaire, mais peu suivie par le commun des littérateurs, des phraseurs comme il les nommait souvent avec dégoût.

8 octobre 2010

Jack KEROUAC : Sur la route

J'ai beau ne pas particulièrement estimer la Beat Generation, il y a des romans qu'on peut difficilement se passer de lire tant ils ont marqué leur époque. Sur la route en fait bien sûr partie, il est peut-être même le roman le plus représentatif ou en tout cas le plus populaire de cette génération d'écrivains américains.
 
J'avais été un peu traumatisé par la découverte de Kerouac avec Les souterrains, roman au style complètement tarabiscoté, pour moi illisible. Le premier constat, c'est que Sur la route n'est pas écrit de cette manière, le style est fluide, d'apparence simple, et plutôt agréable à lire. Ensuite, en attaquant Sur la route, mieux vaut ne pas trop chercher une histoire telle que les codes de la narration l'ont imposée au fil du temps. Sur la route raconte les errements du narrateur, Sal Paradise, sa quête de liberté et d'expériences à travers les États-Unis. D'est en ouest, d'ouest en est, les pérégrinations sont sans fin tout au long du roman, mais ça n'est pas vraiment ce qui importe. L'impact de ce livre tient surtout dans le modèle de vie qu'il présente - et qui en fit rêver plus d'un je pense - une vie sans contrainte,  toute vouée à la recherche de soi, à l'opposé du standard imposé par toute société organisée.
 
Sur la route est aussi l'histoire d'une amitié, avec Dean Moriarty (l'écrivain Neal Cassady), une amitié qui tend vers la passion, l’idolâtrie, l'aveuglement. Dean n'est pas un être ordinaire, il est magnétique, instable, toujours en mouvement, physiquement comme intellectuellement. Pour Sal, il est l'étoile qu'il ne quitte pas des yeux, mais elle ne le mène nulle part. Toujours dans la recherche, jamais dans la contemplation. Une quête sans fin, puisqu'il n'y a rien à trouver.

7 octobre 2010

Premières lignes : Les carnets du sous-sol de FÉDOR DOSTOÏEVSKI

« Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je crois que j'ai quelque chose au foie. De toute façon, ma maladie, je n'y comprends rien, j'ignore au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. En plus, je suis superstitieux comme ce n'est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. (Je suis suffisamment instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.) Oui, c'est par méchanceté que je ne me soigne pas. Ça, messieurs, je parie que c'est une chose que vous ne comprenez pas. Moi, si ! Évidemment, je ne saurais vous expliquer à qui je fais une crasse quand j'obéis à ma méchanceté de cette façon-là ; je sais parfaitement que ce ne sont pas les docteurs que j'emmerde en refusant de me soigner ; je suis le mieux placé pour savoir que ça ne peut faire de tort qu'à moi seul et à personne d'autre. Et, malgré tout, si je ne me soigne pas, c'est par méchanceté. J'ai mal au foie. Tant mieux, qu'il me fasse encore plus mal !
Il y a longtemps que je vis comme ça - dans les vingt ans. Maintenant j'en ai quarante. Avant, j'ai été fonctionnaire, maintenant je ne le suis plus. J'étais un fonctionnaire méchant. J'étais grossier, c'était une jouissance. Je ne prenais pas de pots-de-vin, vous comprenez, il fallait bien que je me dédommage - ne serait-ce que comme ça. (Mauvaise pointe, mais je ne la barre pas. Je visais l'effet comique en l'écrivant ; maintenant je comprends assez que je ne cherchais qu'à crâner, d'une façon ridicule - je ne barre rien, exprès !) Parfois, les solliciteurs s'approchaient de ma table pour un renseignement, je grinçais des dents en guise de réponse et je ressentais une jouissance insatiable quand j'arrivais à leur faire de la peine. J'y arrivais presque toujours. Ils étaient presque tous béni-oui-oui - eh, des solliciteurs. Mais parmi tous les gandins il y avait surtout un officier que je ne pouvais pas voir en peinture. Il refusait absolument de se soumettre et faisait un tintouin odieux avec son sabre. Moi, pour ce sabre, je lui ai fait la guerre six mois durant. Et je l'ai eu. Il l'a mise en sourdine. Mais bon, c'était quand j'étais jeune. Et cependant, messieurs, savez-vous ce qui, surtout, faisait le fond de ma méchanceté ? C'est là qu'était le nœud de l'affaire, c'est là qu'était la saleté la plus nauséabonde, qu'à chaque instant, même dans mes montées de bile les plus irrépressibles, je comprenais honteusement que non seulement je n'étais pas un homme méchant - je n'étais même pas aigri : je ne passais mon temps qu'à faire peur aux moineaux, et je trouvais là toute ma satisfaction. J'avais l'écume aux lèvres, mais il aurait suffi qu'on m'apporte une poupée, qu'on me donne du thé avec du sucre, je me serais radouci - je vous le jure. Même, l'émotion m'aurait serré la gorge - après, sans doute aurais-je grincé des dents contre moi-même, de honte, et j'aurais eu des insomnies pendant des mois. Je suis comme ça. (...) »
 
Fédor Dostoïevski, Les carnets du sous-sol (1864) ; traduction de André Markowicz (Babel / Acte Sud, 1992).

6 octobre 2010

Premières lignes : Journal d'un vieux dégueulasse de CHARLES BUKOWSKI


« il y avait un fils de pute qui ne voulait pas les lâcher, tandis que les autres gueulaient qu'ils étaient raides, la partie de poker était terminée, j'étais sur ma chaise avec mon pote Elf à mes côtés, en voilà un qui a mal démarré dans l'existence, enfant il était tout malingre, des années durant il a dû garder le lit passant le plus clair de son temps à malaxer des balles de caoutchouc, le genre de rééducation complètement absurde, et quand, un jour, il a émergé de son pieu, il était aussi large que haut, une masse musculeuse rigolarde qui n'avait qu'un but : devenir écrivain, hélas pour lui son style ressemble trop à celui de Thomas Wolfe qui est, si l'on excepte Dreiser, le plus mauvais écrivain américain de tous les temps, moyennant quoi j'ai frappé Elf derrière l'oreille, si fort que la bouteille m'a échappé (il avait dit quelque chose qui m'avait déplu), mais quand il s'est redressé, j'ai récupéré la bouteille, du bon scotch, et je lui en ai remis un coup quelque part entre la mâchoire et la pomme d'Adam, de nouveau il a mangé la table, je dominais le monde, moi l'émule de Dostoïevski qui écoute du Mahler à la nuit tombée, de sorte que j'ai eu le temps de m'en jeter un à même le goulot, de reposer la bouteille, avant de lancer ma droite pour le sécher de la gauche juste en dessous de la ceinture, pour le coup il s'est lourdement affaissé contre la commode, le miroir s'est brisé, un bruit de cinéma, éclair et fracas, sauf que tout de suite après Elf m'a allongé un foudroyant uppercut dans le front et j'ai dégringolé de ma chaise, laquelle n'était pas plus solide qu'un fétu de paille, du mobilier de fauché, j'ajoute qu'une fois à terre j'ai été particulièrement nul - je moulinais dans le vide, sans doute parce que je ne suis pas doué pour la bagarre, l'aurais-je d'ailleurs été qu'il ne serait pas revenu à la charge -, toujours est-il qu'il avait tout maintenant du vengeur déjanté, et que pour un coup de poing il m'en rendait trois, guère meilleurs que les miens mais enfin, en sorte qu'au lieu de s'arrêter il a forcé la note, et le reste des meubles a bruyamment rendu l'âme, longtemps pourtant j'ai conservé l'espoir que quelqu'un - la propriétaire, la police, Dieu, n'importe qui - arrêterait ce jeu de massacre, mais pas du tout, ça a continué, continué, jusqu'à ce que je ferme les yeux. (...) »
 
Charles Bukowski, incipit de la première nouvelle du Journal d'un vieux dégueulasse (1969) ; nouvelle édition Les Cahiers Rouges Grasset (2010) ; traduction (revue et corrigée ??) de Gérard Guégan.

William SAROYAN : Échappée en roue libre

A la sortie de ce court récit autobiographique dans les années 60, William Saroyan est un auteur reconnu. Il faut dire que la popularité lui est venue dès son premier ouvrage (L'audacieux jeune homme au trapèze volant) dans les années 30, il a ensuite accumulé les succès, littéraires ou théâtraux. Et aussi les déboires, avec l'alcool, le jeu et sa femme. Échappée en roue libre est donc l’œuvre d'un homme d'expérience, et c'est aussi l’œuvre d'un homme qui réfléchit au sens des choses parfois les plus ordinaires de la vie.
 
Sous une forme qui n'est pas sans rappeler le classique de Kerouac Sur la route, Saroyan prend le prétexte d'un voyage en voiture à travers les États-Unis au côté de son cousin pour exploiter chaque observation, parfois anodine, et en tirer une réflexion philosophique plus ou moins aboutie, plus ou moins convaincante, mais généralement assez intéressante. Ce livre présente l'avantage d'être court, et même s'il donne parfois l'impression de tourner en rond, il n'en est pas moins une lecture recommandable à qui voudrait découvrir cet homme de lettres américain qui se démarqua notamment en refusant le prix Pulitzer qu'on lui attribua pour sa pièce Le temps de notre vie.

5 octobre 2010

Premières lignes : La belle lurette de HENRI CALET

 
« Je suis un produit d'avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début.
Ils pataugeaient dans le chemin des pauvres, mon père de vingt ans et ma mère, qui devait avoir bien du charme avec sa trentaine ; j'en juge d'après les photographies que j'ai vues.
Ils se sont rencontrés. Mon père, sur l'instant, se fit tatouer un coeur allégorique, traversé d'une flèche, sous le biceps gauche, parce qu'il était amoureux. Ils se sont mis « à la colle », c'est l'expression de ce temps, je suis venu, et on est parti tous les trois.
Tas petit de chair molle, oublié au fond d'un tiroir de commode aménagé sommairement en berceau, j'ai fait ma collection d'images. J'ai empli mes yeux vides avec les fleurs du mur ; la flamme remuante et plusieurs fois pointue de la lampe à pétrole ; les lézardes sinueuses, sombres sur le plafond gris.
Bercé dans les grands bras solides, confiant, serré contre une poitrine chaude, j'ai eu les bons jours de la vie dans le vide.
Rien que du chaud. (...) »
 
Henri Calet, La belle lurette (1935).

John FANTE : La route de Los Angeles

Les histoires de John Fante ont quelque chose d'indélébile. On a beau les avoir lues depuis des mois et parfois - c'est le cas ici - quelques années, il en reste toujours quelque chose d'assez précis. Cette qualité plutôt rare, signe d'un sens de la narration surdéveloppé, les éditeurs sont passés à côté en 1933, date à laquelle John Fante a écrit et proposé le manuscrit de La route de Los Angeles. Il faudra attendre une cinquantaine d'années, et la mort de son auteur, pour constater la qualité de ce tout premier roman, écrit quelques années avant le classique de son œuvre : Demande à la poussière.
 
La route de Los Angeles est un peu différent des autres romans d'enfance et d'adolescence de Fante. Celui-ci est marqué par l'absence du père. La structure familiale dans laquelle évolue Arturo Bandini est resserrée autour de sa mère,  une unique sœur, et parfois un oncle qui cherche vaguement et mollement à contenir les élans incongrus de son neveu. Car ce Arturo Bandini n'est pas tellement différent de celui de Demande à la poussière : orgueilleux, mégalomane, prétentieux. Bandini a beau être entouré de sa famille, il est un peu seul au monde. Heurté par les moqueries de sa sœur, par l'incompréhension de sa mère, et par l'indifférence des gens, le seul endroit où Bandini se sente à son aise est ce placard à balais - son bureau - dans lequel il se réfugie pour rêvasser à la gloire qui lui est due, et aux aventures avec ses femmes de papier qu'il collecte dans les magazines. Fante usait déjà de son sens de l'autodérision en dépeignant ce jeune écrivain raté mais sûr de son talent, incapable de pondre une ligne qui ne fasse se gausser par son insignifiance et sa prétention. La moquerie à son endroit était d'autant plus cinglante qu'à l'époque où Fante écrivait ce livre, son œuvre était à faire et son talent à prouver.
 
Je lisais récemment une comparaison entre ce Bandini et Ignatius Reilly de La conjuration des imbéciles. D'une certaine manière, il y a bien quelques points communs entre ces deux personnages. Tous deux travaillent à une œuvre littéraire qu'ils estiment colossale et immortelle, et tous deux ne semblent pas avoir la moindre chance de s'imposer dans ce monde contre lequel ils sont terriblement désarmés. Dans La route de Los Angeles, Bandini se frotte lui aussi à l'étroitesse d'esprit et de perspectives du prolétariat. Contraint et forcé, il goûte à l'âpre monde du travail, dans les conserveries de poisson où toute tâche est une insulte à son génie, au milieu d'une main d’œuvre essentiellement mexicaine. Son sentiment de supériorité et ses rêves démesurés se heurtent à l'incompréhension de ces gens conditionnés pour raser les murs et ne surtout pas penser. En ce sens donc, il y a bien quelques traits communs entre Bandini et Ignatius, mais la comparaison s'arrête là, car les univers de Fante et Toole sont différents, Fante n'use pas autant de la démesure, son alter-ego reste à dimension humaine, il n'est même pas interdit de s'identifier à lui dans certaines de ses réactions, à la lumière de ses faiblesses. La route de Los Angeles est un roman dont il aurait été bien triste de se passer. Un premier roman qui ouvrait la porte à une œuvre qui, pour le coup, a un parfum d'immortalité.

4 octobre 2010

Premières lignes : Idylle au désert et autres nouvelles de WILLIAM FAULKNER


« Elle n'était pas du pays. Y ayant été assignée à résidence par les machinations aveugles de la destinée et par celles, plus aveugles encore, du conseil académique du comté, jusqu'à son dernier jour elle devait rester étrangère à cette région de pins, de collines ravinées par la pluie et de basses terres alluviales, alors qu'elle aurait dû vivre dans un milieu voué à une décadence légèrement teintée de sentimentalisme, où elle aurait évolué à l'aise entre des thés rituels et un certain nombre d'activités aussi délicates qu'inutiles.
Cette petite femme aux grands yeux noirs avait trouvé dans la cour physiquement très fruste que lui avait faite Joe Bunden le merveilleux de pacotille à l'aide duquel elle avait contenu le feu de ses inhibitions presbytériennes. Pendant les dix premiers mois de son mariage, qui furent une époque de travail manuel sans précédent pour elle, ses illusions refusèrent de céder : c'est sa vie mentale, entièrement projetée sur l'enfant qu'elle attendait, qui lui permit de survivre. Elle avait espéré des jumeaux qu'elle aurait appelés Roméo et Juliette, mais seule Juliette devait faire l'objet de ses affections réprimées. Son mari pardonna le choix de ce prénom en éclatant d'un rire tolérant. La paternité ne pesait guère sur lui : comme les mâles de sa race, il tenait l'inévitable arrivée des enfants pour l'un des inconvénients inhérents au mariage, comme le risque de se mouiller les pieds quand on pêche. (...) »
 
William Faulkner, incipit de la nouvelle intitulée Adolescence, tirée du recueil Idylle au désert et autres nouvelles, composé de textes écrits entre 1925 et 1954. Traduction de Michel Gresset pour les éditions Gallimard (1985).

3 octobre 2010

John FANTE : Mon chien Stupide

Le titre de ce roman de John Fante est un peu l'arbre qui cache la forêt. Car derrière les péripéties qu'amène l'arrivée de ce gros chien balourd, il y a une réflexion très intéressante sur la relation à sa famille du patriarche vieillissant. Son foyer est en pleine mutation, ses enfants grandissent et s'émancipent, sa femme s'est peu à peu éloignée de lui, et comme tout homme d'expérience, le père Fante ne comprend rien aux aspirations de tout ce petit monde. Et il s'estime lui-même incompris. L'arrivée de ce chien dans le jeu de quilles de la vie du foyer, il la prend comme une bouée, et s'y accroche coûte que coûte. Peu importe l'avis des voisins ou des membres de la famille, le père trouve un allié de circonstance en ce chien.
 
Si ce roman est drôle, c'est surtout par l'apport des excentricités de ce chien turbulent. Un chien sodomite qui se prend par exemple de passion pour un berger allemand du voisinage, et qui effraie et consterne les voisins. Son nouveau maître en tire de la fierté, il n'est plus seul contre tous et exorcise  en quelque sorte ses peurs à travers la toute puissance de son animal. La peur de ne plus être capable d'écrire par exemple, pour ce scénariste qui semble complètement abandonné par son inspiration.
 
Tout cela est traité avec une apparente légèreté, avec toujours une subtile autodérision, et avec ce sens inné de la narration qu'on connait à John Fante. Après avoir traité de son enfance (L'orgie, Bandini, etc...), de son adolescence (La route de Los Angeles, 1933 fut une mauvaise année), de ses débuts d'adulte (Demande à la poussière, Rêves de Bunker Hill), de la paternité (Pleins de vie), de la vie d'adulte plus assise et de son rapport au père dans Les compagnons de la grappe, John Fante s'attaquait avec la même finesse au décryptage du vieillissement. C'est aussi d'une certaine manière un hommage que John Fante rend à ses enfants, avec lesquels il eut des relations souvent difficiles, car au terme du roman, on comprend vite que cette famille insupportable et hostile, il aura bien du mal à s'en passer.

Premières lignes : Plongée dans la vie nocturne...* de HENRY MILLER

(*) Plongée dans la vie nocturne est un condensé du recueil de nouvelles Printemps noir. Ces quelques lignes sont l'incipit de la première des deux nouvelles que reprend ce livre, intitulée La boutique du tailleur.


« La journée commençait ainsi : « Demande à Un tel un petit quelque chose en acompte. Mais surtout ne l'offense pas ! » C'est qu'ils étaient chatouilleux tous ces vieux cons de nos clients. Il y avait bien de quoi pousser le meilleur des hommes à boire. Nous étions installés juste en face de l'Olcott, Tailleurs de la Cinquième Avenue, bien que nous ne fussions pas sur l'Avenue même. Association du père et du fils, avec la mère pour s'occuper du pognon.
Le matin, dès huit heures ou à peu près, petite promenade intellectuelle de Delancey Street et la Bowery jusqu'au Waldorf. J'avais beau marcher vite, le vieux Bendix était toujours là avant moi, engueulant le coupeur parce que aucun des patrons n'était à l'ouvrage. Comment se fait-il que nous ne pouvions jamais arriver avant cette vieille charogne de Bendix ? Il n'avait rien à foutre, Bendix, que de courir du tailleur au chemisier, et du chemisier au bijoutier ; ses bagues étaient ou trop larges ou trop serrées, sa montre retardait de 25 secondes ou avançait de 33. Il engueulait tout le monde, y compris le médecin de famille, parce que celui-ci n'arrivait pas à lui débarrasser les reins de ses calculs. Si nous lui faisions un veston au mois d'août, en octobre il était trop grand, ou trop petit. Quand il ne trouvait plus aucun prétexte pour rouspéter, il se mettait à culotter à droite, rien que pour avoir le plaisir d'engueuler le pantalonnier parce qu'il se permettait de lui étrangler les couilles, à lui, H.W. Bendix. Un type impossible. Susceptible, lunatique, mesquin, maniaque, avare, capricieux, méchant. Quand je repense à tout ça maintenant, et que je vois le vieux s'asseyant à table avec son haleine puant l'alcool et disant : « merde ! personne pour se fendre d'un sourire, qu'est-ce que vous avez tous à faire des gueules pareilles ! » mon cœur se serre pour lui et pour tous les tailleurs obligés de lécher le cul des richards. Sans le bar de l'Olcott en face et les pochards qu'il y cueillait, Dieu sait ce qu'il serait devenu, le pauvre vieux ! (...) »
 
Henry Miller, La boutique du tailleur (1936) ; nouvelle extraite de Printemps noir. Traduction de Henri Fluchère pour Gallimard (1946).

2 octobre 2010

Premières lignes : Les 21 jours d'un neurasténique de OCTAVE MIRBEAU

 
« L'été, la mode, ou le soin de sa santé, qui est aussi une mode, veut que l'on voyage. Quand on est un bourgeois cossu, bien obéissant, respectueux des usages mondains, il faut, à une certaine époque de l'année, quitter ses affaires, ses plaisirs, ses bonnes paresses, ses chères intimités, pour aller, sans trop savoir pourquoi, se plonger dans le grand tout. Selon le discret langage des journaux et des personnes distinguées qui les lisent, cela s'appelle un déplacement, terme moins poétique que voyage, et combien plus juste !... Certes le coeur n'y est pas toujours, à se déplacer, on peut même dire qu'il n'y est presque jamais, mais on doit ce sacrifice à ses amis, à ses ennemis, à ses fournisseurs, à ses domestiques, vis à vis desquels il s'agit de tenir un rang prestigieux, car le voyage suppose de l'argent, et l'argent toutes les supériorités sociales. (...) »
 
Octave Mirbeau, Les 21 jours d'un neurasténique (1901) ; réédition L'arbre vengeur (2010).

1 octobre 2010

Henry MILLER : Tropique du Cancer

Ma relation à l’œuvre de Henry Miller est très ambiguë et contrastée. Un paradoxe fait d'attraction et de répulsion. Il y a deux étés, après une longue période d'hésitation, débarrassé du plus gros de mes préjugés, je me décidais à le lire. Et le choc fut rapide. A peine Miller attaquait  la profession de foi qui fait office de préambule à Tropique du Cancer - où il définit sa démarche littéraire - que j'avais déjà l'impression de tomber sur un écrivain majeur, un écrivain en avance d'au moins une génération, et qui ne cherchait pas à ménager sa monture. Qui appelait un chat un chat. Et qui se faisait un devoir de piétiner les tabous, pour nourrir sa littérature. Un génie d'une certaine façon, mais qui hélas cherchait parfois un peu trop à le démontrer...
 
Miller a écrit ce roman au début des années 30, durant la période où il vivait à Paris, Villa Seurat, dans le 14ème arrondissement. C'est un roman typiquement autobiographique, qui ne cherche pas à raconter une histoire mais à partager une expérience et à explorer son intimité et ce qui l'entoure. Miller ne nous épargne pas grand-chose. Ses réflexions peuvent autant traiter du charme des pissotières parisiennes (si je ne mélange pas mes lectures) que du sens à donner à sa littérature. On le suit partout, des hôtels de passes parisiens où il ne nous épargne pas trop de détails (ce qui lui vaudra une censure aux États-Unis durant de nombreuses années), à son petit calvaire hivernal dans un lycée dijonnais où Miller se fait employer comme assistant. Au milieu du concret, Miller développe des passages plus abstraits, au lyrisme un peu déroutant. Souvent abscons, même. Qui personnellement me déroute, du moins. Pour avoir lu d'autres romans de l'américain depuis, c'est une caractéristique de son style qui aura tendance à se développer au fil de son œuvre. J'avoue : je suis complètement réfractaire à ces passages qui, en se voulant manifestement littéraires et poétiques, nuisent selon moi à l'authenticité du récit, et à la crédibilité de Miller en tant qu'écrivain du réel, adepte d'une sincérité sans détour. Mais là, j'aurais tendance à projeter sur l'écrivain une image qu'il n'a sans doute jamais voulu se donner.
 
Heureusement, dans le dosage appliqué à Tropique du Cancer, ces passages sont digestes (ce qui ne sera plus trop le cas du recueil de nouvelles Printemps noir). Ce premier volet du triptyque composé de Printemps noir et Tropique du Capricorne reste un ouvrage incontournable de la littérature du 20ème siècle. En bousculant les conventions, Miller a contribué à ouvrir des brèches. A sa manière, Miller s'inscrivait dans la lignée d'un Céline (leur vision pessimiste du monde n'est pas si éloignée) et ouvrait la voie à Bukowski. De ce point de vue, on pourra s'interroger sur le rejet de ce dernier pour l’œuvre de Miller. Un rejet toutefois nuancé, Bukowski se contredisant d'un texte à l'autre évoquant Miller. Et finalement, avec un peu de recul et quelques lectures au compteur, je comprends mieux son indécision. Je la partage même. Mais entre l'attraction et la répulsion, l'attraction domine encore. Pour l'instant.
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