9 octobre 2010

Paul LÉAUTAUD : Le petit ami

Paul Léautaud n'a pas encore trente ans lorsqu'il commence à rédiger son premier roman. A cette époque, l'écrivain vient tout juste de publier une anthologie de poésie contemporaine avec son ami Van Bever, un ouvrage et surtout un sujet qu'il finira par en grande partie renier. Léautaud n'est encore à cette époque qu'un homme de lettres qui se cherche, il s'est essayé à la poésie en s'appuyant sur ses goûts de l'époque, notamment pour Mallarmé, et puis il a débuté l’œuvre de sa vie, le Journal Littéraire, en toute discrétion, depuis une petite dizaine d'années. L'écrivain se cherche donc, mais se trouve rapidement en rédigeant ce texte qu'il intitule Souvenirs légers (il déplorera ensuite le changement de titre souhaité par Vallette, le directeur du Mercure de France) et qui expose d'une manière lumineuse ce qui deviendra son style : une prose simple, un sens de la formule aiguisé, direct, un rejet absolu du maniérisme et une recherche permanente de concordance entre sa pensée et ses mots, bref : de la sincérité qui confine souvent à l'impudeur voire à la désobligeance.
 
Dans Le petit ami, il est question de la vie affective de l'écrivain. Il y expose pour commencer ses relations avec les prostituées, avec lesquelles il développe des liens amicaux inattendus puisqu'avec Léautaud, il n'est pas question de parler de sentiments amoureux. Le récit est en grande partie autobiographique, l'écrivain avouera dans ses entretiens avec Robert Mallet s'être parfois arrangé avec la vérité (la mort de Perruche par exemple, qui est pure invention), et c'est avant tout dans cette première partie qu'il se permet quelques libertés.
 
La partie concernant sa mère, en revanche, apparaît comme la plus authentique du récit. Et c'est aussi la plus intéressante, car jamais probablement un écrivain n'aura abordé le sujet maternel sous cet angle, avec une telle impudeur, une telle sincérité. Pour parler de cette partie du livre, il faut d'abord évoquer l'histoire de Léautaud. Abandonné par sa mère quelques jours après sa naissance, la figure maternelle reste toute sa vie pour l'écrivain la figure d'une étrangère, ou plutôt d'une créature perturbante, dont le peu d'entrevues qu'elle lui accordera sèmeront le trouble dans l'esprit de Léautaud. On le comprend facilement à la lecture du Petit ami, Léautaud a pour sa mère des sentiments bien différents de ceux qu'un fils peut avoir ordinairement pour sa mère. Il éprouve pour cette femme  - selon ses dires très belle et bien conservée - une attirance plus charnelle que filiale. Et l'écrivain n'est pas paralysé par la honte, le carcan de la moralité n'a pas de prise sur lui, il ne se cache de rien, et jusqu'aux dernières années de sa vie, il ne cachera pas cette ambiguïté, et restera convaincu (et la manière dont il expose les choses, ainsi que sa correspondance avec sa mère tendent à le confirmer) que sa mère, elle aussi, le considérait comme un homme plus que comme un fils.
 
Derrière ce rapport décomplexé à l'inceste, il y a surtout la liberté de ton d'un écrivain. Et cette liberté d'aborder tous les sujets de manière directe et débarrassée de tout moralisme se vérifiera dans chacun de ses ouvrages. Une œuvre exemplaire, mais peu suivie par le commun des littérateurs, des phraseurs comme il les nommait souvent avec dégoût.

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