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16 septembre 2014

Paul Léautaud, sur l'instruction publique

Portrait de Paul Léautaud par E.-A. Heuzé (1937)
Musée national d'art moderne, Paris

« L'instruction gratuite et obligatoire. Pour mieux former des citoyens modèles, bien soumis aux règles du régime et bien crédules aux bourdes qu'on leur sert. Le bon sens détruit, remplacé par la prétention. Anes à diplômes qui n'en restent pas moins des ânes, rien ne remplaçant l'intelligence et la curiosité d'esprit natives.
Disparition de l'esprit de fronde, de l'esprit satirique. Le gavroche loustic qui dégonflait les baudruches sociales d'un lazzi, n'existe plus. »

*

« Même appréciation pour ces jeunes gens, si grossiers de propos et de façons, pour ces gamines, si prétentieuses, que je vois chaque jour dans le train, munis de manuels et de cahiers d'études, qui peuplent les Facultés. De futurs déclassés qui, je l'espère bien, végéteront et expieront leur fétichisme des diplômes, qui ne leur auront rien conféré de plus qu'un petit savoir appris momentanément.
Un bon artisan, auprès de tous ces sots vaniteux, quel personnage sympathique ! »

Paul Léautaud, Propos d'un jour (1947) — Extraits de Notes retrouvées (1927-1934) ; Mercure de France.

29 août 2014

Paul Léautaud, sur le désir, les femmes, et le plaisir

Portrait de Paul Léautaud par Émile Bernard
Musée Calvet, Avignon




« (...) Ne compter sur rien. Ne rien chercher – me va parfaitement. Odieux d'aller rendre visite à une femme qu'on connaît à peine, à peu près arrêté qu'on fera l'amour. Pas de meilleur moyen pour rester en plan, – au moins pour moi. Tandis que laisser venir, attendre l'occasion, le moment, l'accord réciproque, sans y penser... On peut au moins compter sur quelque agrément quand on y arrive. Et puis, je suis toujours à ce point : je ne désire vraiment absolument rien. »

— 9 février 1933


« (...) Après bien de la conversation, étendue sur son divan, me demande de venir près d'elle. Deux ou trois baisers. Je constate qu'elle a encore son pyjama fermé. Je dis que c'est peu galant, pour la visite d'un monsieur. Elle a ce mot : « Mon Dieu, que les hommes sont bêtes! » Je demande l'explication. Après s'être fait prier : « Ce que cela veut dire ? Que ce qui gêne, il n'y a qu'à l'enlever. » Je lui ai expliqué que moi, je trouve bien mieux qu'on offre soi-même ce qui doit être offert. J'ai baissé le pyjama, peloté un peu. Heureusement il était tard. L'heure du dernier tramway. Je suis parti. »

— 12 février 1933


« (...) J'augmente mon expérience – tardive – sur les femmes. 1° Qu'il y en a beaucoup qui peuvent être fort agréables. 2° Que c'est une fameuse illusion (cela, il est vrai, je le sens depuis longtemps) de croire qu'il n'y en a qu'une (quand on est épris) qui soit la perle pour le plaisir. 3° Qu'il y a dans le nombre plus de putains dégourdies qu'on ne le croit. Ce que j'écris là est une niaiserie. Mais j'ai été dans ce domaine un niais longtemps. Il m'en reste du reste encore. (...) »

— 10 mai 1933


« Dix heures et demie du soir. M.D. [Marie Dormoy] pas venue. J'aurai certainement une lettre demain. Nous allons voir ce qu'elle va raconter. Probablement malade, ou obligée d'aller chez Vollard. Elle commence à m'agacer avec son esclavage Vollard. Je m'attends à ce qu'elle me dise un jour, elle aussi : « Mais, mon cher, vous ne me faites pas vivre. Quand on veut qu'une femme soit à votre disposition, on la fait vivre. » Entendu! Mais ce n'est pas moi qui suis allé la chercher. J'en ai assez de passer toujours après mille autres choses. Elle n'est pas jolie. Elle est comme un mannequin quand elle fait l'amour. Elle n'a rien de très agréable à montrer quand elle est nue. Elle devrait comprendre cela.
Quoiqu'il soit bien agréable, telle qu'elle est, de l'avoir l'été, pendant l'absence du « Fléau ». Surtout maintenant, que tous les deux arrivés à une certaine intimité et liberté physiques. Tout est ainsi dans la vie, dans tous les domaines : il faut savoir se contenter d'à peu près. (...) »

— 2 octobre 1933

Paul Léautaud, Journal particulier 1933 ; Mercure de France (1986).

21 août 2014

Paul Léautaud, sur les livres


« (...) Je suis d'avis que les livres n'apprennent rien. Ils nous aident seulement, quelquefois, à nous formuler de façon plus précise ce que nous pensons. (...) »

Paul Léautaud, Passe-Temps (1928) ; Mercure de France.

17 août 2014

Paul Léautaud, sur les écrivains


« (...) Être un homme de son époque, décrire les choses, parler des choses de son époque, non pas s'amuser à des reconstitutions grecques ou latines, c'est là le vrai écrivain, le seul qui compte. (...) »

Paul Léautaud, Vendredi 5 juin 1908, Journal littéraire, Tome 1 ; Mercure de France.

23 janvier 2013

Paul Léautaud, sur Jacques Bainville et le pessimisme


« (...) La culture historique, le sens politique, la divination des évènements, étaient vraiment prodigieux chez Jacques Bainville. (Son ouvrage : De l'Allemagne, second volume). Il m'est venu cette idée ce soir : il y a là les bienfaits du pessimisme. Bainville était certainement tuberculeux. ................................ Cela devait encore nourrir son pessimisme naturel, lui faire tout voir, tout juger, sous l'angle le plus fâcheux, le plus décevant, comme une duperie générale, avec même, peut-être, une sorte de jouissance d'esprit à tout voir ainsi et à n'attendre de tout que mécomptes. Sa connaissance de l'histoire et de la politique devant les erreurs de la politique française après la guerre de 1914-1918 s'en trouvait renforcée, sa clairvoyance plus vive. Le pessimisme, c'est la clairvoyance, la prudence, la méfiance. L'optimisme, c'est l'aveuglement, la confiance, pour tout dire d'un mot : la bêtise. (...) »

Paul Léautaud, Lundi 22 avril 1940, Journal littéraire, Tome 3 ; Mercure de France.

21 octobre 2012

Paul LÉAUTAUD : In Memoriam

Dans ses entretiens avec Robert Mallet, évoquant « Le petit ami » - son tout premier livre -, Paul Léautaud admettait l'amoralité de ses écrits, terme qui comme le suggérait Mallet, définit beaucoup plus justement l'écriture de Léautaud que l'immoralité, qui induirait pour sa part une volonté de scandale que Léautaud n'a jamais privilégiée à sa liberté d'exprimer sa pensée en dehors de toute entrave morale.

En traitant la mort de son père de la manière la plus dépourvue de sentimentalisme qui soit, In Memoriam - second livre de l'écrivain - pousse peut-être plus loin encore l'amoralité de Léautaud. Dans ce récit, l'écrivain, qui plus d'une fois a montré sa fascination pour la mort, détaille en effet assez froidement l'agonie de son géniteur, tout en consacrant préalablement une large part de la centaine de pages du récit à se plonger dans ce qui lui est plus naturel encore : ses souvenirs. La vie de ce père presque étranger défile sans amertume, on frise même parfois l'hommage involontaire lorsque Léautaud dépeint la force de la nature, l'homme à femmes insatiable que fut ce père à l'article de la mort.

« (…) Il paraît qu'il avait été irrésistible, que toutes les femmes en étaient amoureuses, et qu'il eut de ces bonnes fortunes qui comptent dans la vie d'un homme. Je me souviens d'un dîner d'artistes, il y a une quinzaine d'années, où quelqu'un le présenta comme ayant eu, en son temps, les plus jolies femmes de Paris. Pourquoi s'en étonner ? Une dame qui l'a beaucoup connu m'a raconté, au lendemain de sa mort, que dans ses beaux jours, qui durèrent longtemps, il lui arrivait souvent de coucher avec deux femmes à la fois, et de les sauter, comme on dit, chacune trois ou quatre fois sans se faire prier. En amour, il faut du sentiment, c'est entendu, mais pas trop. (...) » (pp.11-12)

Mais les souvenirs passés, il ne reste plus qu'un moribond un peu dégoûtant, et la grande comédie sociale qui précède le deuil, et l'accompagne jusqu'à ce qu'on se soit tout à fait lassé de pleurer ce défunt qui ne nous était, tout compte fait, pas si cher. Et c'est dans cette sincérité crue et clairement assumée que réside une belle part de l'intérêt de l’œuvre de Paul Léautaud.

« (…) Rentré à Courbevoie vers onze heures, je passai la nuit à veiller avec les mêmes profits que j'ai décrits plus haut. Mon père s'entêtait toujours à vivre et le lendemain mercredi, dès le matin, pour savoir enfin à quoi nous en tenir, ma belle-mère et moi, nous fîmes revenir le médecin. Il constata tout de suite un certain progrès. L'attouchement d'un œil, le froissement d'un muscle du bras ne produisirent aucun réflexe. Le cerveau était pris à son tour, plus aucune sensibilité. Seulement ce cœur, qui continuait à battre comme un enragé ! Il n'y avait plus qu'à attendre, et pas très longtemps, assura cet homme.
Attendre ! c'était assez dans nos moyens, et depuis le dimanche précédent, nous ne faisions guère autre chose, malgré nos allures dévouées. Nous y ajoutions même un peu d'impatience, sans trop nous l'avouer. Puisque cela devait si bien finir, le plus tôt serait le mieux. C'est si vrai, aussi, qu'on se fait à tout ! Depuis quatre jours que cela durait, nous nous étions mis à la hauteur, et le temps dégringolait tout de même, ma belle-mère à son ménage, mon frère à son bureau, et moi assis commodément à côté de mon père, songeant déjà à ces pages, et en faisant dans ma tête le meilleur brouillon possible. Et puis, c'étaient les manèges habituels, que j'avais déjà vus à Calais, pour la mort de Fanny. Des gens venaient aux nouvelles et il fallait bien les faire entrer. Un coup d’œil au malade, et l'on s'asseyait en rond autour du lit, pour bavarder. On parlait bien un peu du mourant, et de la mort, oui, le premier quart d'heure, mais rien n'était plus vite épuisé que les sujets éternels, et l'on arrivait à parler d'autre chose. On allait même jusqu'à rire, ma parole ! Quel brillant il prenait alors à mes yeux, celui qui était étendu là, qui ne disait plus rien, qui ne regardait plus rien, la bouche s'ouvrant seulement automatiquement sous la poussée de son souffle. C'était donc là toute la douleur des vivants pour les morts ! (...) » (pp.84-86)

6 juillet 2012

Paul Léautaud, sur les vacances


« (...) Ce sont les derniers jours agréables. Je l'entends pour l'isolement et la tranquillité. Les chalets voisins ne vont pas tarder à être occupés. Cela commence déjà. Les gribouilles en vacances vont bientôt affluer, avec leurs cancans, leurs bavardages, leurs allées et venues, leurs rires, tout leur bruit stupide et leur odieuse animation. Déjà, dans mon grenier, je suis obligé, par moments, de fermer la porte pour ne pas entendre le caquetage des premiers arrivants. Il faut venir ici dans les premiers jours de juin, quand il n'y a encore personne, ou dans les premiers jours d'octobre, quand tout le monde est parti. En pleine saison, avec la manie de chaque propriétaire de chalet d'avoir des locataires, c'est une vraie foire. Mieux vaut rester chez soi. On ne va pas à quatre cent cinquante kilomètres pour retrouver les gens de la Bourse. (...) »

« (...) Je vais chaque jour faire les commissions à P... Je passe sur le port. Là, se trouvent les principaux hôtels à voyageurs. Là, les baigneurs se promènent et se font voir. Des commis, des employés, des commerçants enrichis. Un joli spectacle. La bêtise, la vulgarité humaines sont là dans leur plein. Des hommes de quarante ans, de plus vieux, ventrus, déformés, le visage ruiné, du poil sur la figure comme un animal, s'exhibent, la poitrine à l'air, avec ces chemises au col démesurément ouvert qui sont d'un si mauvais goût. Presque tous sont vêtus de neuf. Il leur a fallu une tenue spéciale pour venir ici, depuis les chaussures jusqu'à la casquette. Il faut les voir plantés à l'extrémité du môle, contemplant, sous leur visière, l'horizon de la mer, avec des airs de connaisseurs. Ils font ma joie. Je m'arrête à les regarder, tant ils représentent pour moi de comique humain. (...) »

Paul Léautaud, extraits de la chronique intitulée « Villégiature », publiée dans le recueil « Passe-Temps » (1928) ; Mercure de France.

24 mai 2012

Paul Léautaud, sur le métier de comédien


« (...) Ma future belle-mère était à peine installée à la maison que la manie du théâtre la prenait. Affaire de contagion, sans doute. Il y a comme cela des gens qui rougiraient de gagner leur vie comme domestique et qui en remplissent très bien le rôle sur la scène. Et puis, on devient si facilement un comédien, une comédienne ! Aucun besoin d'intelligence, au contraire. Plus on est bête, mieux cela vaut, et le premier sot, la première dinde venus peuvent y réussir, sans autre bagage et préparation que l'apprentissage d'un certain langage et de certains trucs. (...) »

Paul Léautaud, In Memoriam ; Mercure de France (1905).

21 novembre 2011

Paul Léautaud, sur la satisfaction


« (...) On doit toujours être mécontent, pas seulement de quelque chose : de tout. Les gens satisfaits sont des gens éteints. (...) »

Paul Léautaud, Journal particulier 1933 ; citation extraite d'un billet du 17 juin ; Mercure de France.

16 octobre 2011

Paul Léautaud, sur le mariage


« (...) J'avais surtout, comme clerc d'avoué, des dossiers d'assistance judiciaire, et dans ces dossiers, surtout des dossiers de divorces. J'ai vu là de bien belles histoires conjugales. Je trouvais déjà souverainement immoral que des gens puissent se marier et acquérir un droit de propriété l'un sur l'autre. L'expérience objective que j'ai faite là du mariage m'a donné, en plus, une prodigieuse admiration pour le courage qu'il demande. (...) »

Paul Léautaud,  « Souvenirs de basoche », extrait du recueil Passe-Temps (1964).

7 avril 2011

Paul Léautaud / Robert Mallet : extrait de l'entretien n°11 (la poésie, Verlaine, etc...)

J'entreprends ici la mise en ligne de quelques extraits des fameux entretiens radiophoniques enregistrés par Paul Léautaud en 1950 et 1951, avec le journaliste Robert Mallet.
 
Ce premier extrait avait déjà été posté en octobre dernier, dans une version plus courte.
 
L'intégrale de ces entretiens radiophoniques est disponible en coffret cd chez Frémaux et Associés / INA / SCAM.
 

10 janvier 2011

Paul LÉAUTAUD : Entretiens avec Robert Mallet

Au début des années 1950, soit quelques années seulement avant la mort de Paul Léautaud (en 1956), le journaliste Robert Mallet réalisait une série de 22 entretiens radiophoniques avec l'écrivain de Fontenay-aux-Roses. Ces entretiens valurent à Léautaud une popularité tardive mais forte auprès d'un large public. Les auditeurs, sans doute fascinés par la forte personnalité de l'écrivain, découvraient un vieil homme facétieux, intransigeant et brillant à tous les niveaux. Cet homme qui sans avoir fait d'études supérieures s'était forgé une culture littéraire immense et une pensée hors de son temps et à l'épreuve de celui-ci, cet homme trouvait en Robert Mallet un interlocuteur de choix. D'abord, Mallet connaissait sur le bout des doigts la carrière, la vie et les écrits de Léautaud, mais plus encore, ce journaliste avait l'esprit vif et de la suite dans les idées. Il ne se confinait pas à un rôle d'assistant de promotion comme le font aujourd'hui la plupart des gens de médias, bien au contraire, il traitait son invité avec impartialité, et même un soupçon d'irrévérence.

Avant de donner son accord, Léautaud avait imposé des règles pour sauvegarder la spontanéité des entretiens. Il avait exigé que ne lui soient pas communiquées à l'avance les questions (contrairement aux usages), et il poussait même le vice jusqu'à refuser qu'on  le rémunérât (il finit par accepter, sur l'insistance de Mallet qui y était tenu par la radio qui l'employait, la moitié de ce qui était habituellement attribué aux invités de l'émission). Cette spontanéité, le doute n'est pas permis, était bel et bien préservée, les entretiens sont menés comme une conversation, avec ses digressions, et, aussi, entre deux interlocuteurs qui défendent parfois et même assez fréquemment des idées opposées. C'est sur ce point que le travail de Mallet est remarquable, par son sens de la contradiction (qu'il avouait, en fin d'entretien, forcer un peu pour l'intérêt des entretiens), il poussait Léautaud dans ses retranchements, l'amenait à préciser ses pensées ou parfois se contredire et faire tomber une partie de sa carapace misanthropique. Une partie seulement. Et bien évidemment, c'était le but de Mallet, but qu'il atteint remarquablement.

De nombreux thèmes sont abordés, l'enfance et la vie de Léautaud, la poésie, l'écriture, la littérature, le théâtre (dont il a consacré une grande partie de sa vie à en faire la critique), les animaux, les femmes, etc... La plupart des thèmes apportent un regard complémentaire aux écrits de Léautaud. On y découvre des périodes peu abordées dans son œuvre, comme son cheminement d'écrivain, son passage par la poésie qu'il reniait par la suite, ses passions de jeunesse pour Mallarmé ou Verlaine, etc... un long chemin qui devait le mener à une recherche exclusive de vérité et de sobriété dans l'écriture.

Cette lecture paraît vite indispensable à qui apprécie l'écrivain, et au-delà, l'homme. Il s'agit toutefois d'une retranscription pas toujours très fidèle, et on pourra regretter, en comparant certains passages de l'enregistrement audio (un coffret de cds est sorti il y a quelques années) et la version écrite qui en découle, la liberté prise dans la reformulation de certains propos ou simplement les coupures faites au nom, vraisemblablement, de la fluidité du texte, mais qui, d'un autre côté, dénaturent un peu la spontanéité de certaines réponses, et la vivacité des échanges, comme on peut le constater dans un article posté ici précédemment.

Restent le témoignage et le regard d'un homme singulier en tout point, et dans le bon sens. Un homme en quête d'un plaisir peu partagé chez ses congénères : la restitution fidèle de la pensée dans le propos, quitte à choquer, et non pour choquer, ce qui fait toute la différence avec les provocateurs stériles de notre époque.

Comédie d'amour (1989)

Je ne connais pas la filmographie de Jean-Pierre Rawson, mais ce que je peux deviner, c'est que lui et les co-scénaristes qui ont adapté l’œuvre et la vie de Paul Léautaud n'ont pas très bien digéré leur sujet. Sur le papier pourtant, le film pouvait difficilement être mieux servi : des acteurs au talent qui n'est plus à prouver : un Michel Serrault dans le rôle de Léautaud pas si incongru que je pouvais le penser avant de voir le film, et puis Annie Girardot, comme toujours brillante et d'une spontanéité qui fait tout son charme, dans le rôle de la maîtresse de l'écrivain, Anne Cayssac, alias « Le Fléau ».
 
Comédie d'amour est donc servi par une distribution remarquable, mais le film ne présente que bien peu d'intérêt pour l'admirateur de Léautaud. Les dialogues sont une barbarie à entendre pour qui connait un peu les écrits du misanthrope de Fontenay-aux-Roses : on assiste à une partie de ping-pong entre les personnages où les citations de l'écrivain se succèdent comme si on les avait tirées d'un chapeau pour en déterminer l'ordre de passage. Bien souvent, elles n'ont que bien peu de pertinence dans les échanges, ou alors sont tronquées et dénaturées pour ne servir qu'une cause : le propos du cinéaste (« Aimer, c'est préférer un autre à soi-même » qu'on fait dire à un Léautaud presque mielleux, en se gardant bien de poursuivre  : « dans ce sens-là, je n'ai jamais aimé »...) ; mais le plus étrange est peut-être encore de retrouver les citations de Léautaud dans la bouche de tous les personnages, et particulièrement des maîtresses de l'écrivain. A ce sujet, on remarquera la cure d'embellissement de Marie Dormoy, interprétée avec beaucoup de charme par Aurore Clément, et c'est bien ce qui cloche quand on sait à quoi ressemblait la véritable Marie Dormoy, qui n'avait rien d'une beauté.
 
Mais tous ces détails passeraient presque sans encombre s'il n'y avait pas de surcroit la faute de goût intolérable, la trahison impardonnable : faire de Paul Léautaud un sentimental, lui qui passa sa vie à moquer cette fâcheuse tendance des représentants de son espèce. On grince déjà des dents au début du film lorsque le personnage interprété par Serrault nous parle de sa mère sur un ton geignard qui est à l'opposé de ce qu'était Paul Léautaud (surtout à l'âge auquel le film le représente). Quant à la fin du film, elle est simplement grotesque, la scène où Léautaud avoue son amour à Marie Dormoy est une aberration. Une niaiserie qui tendrait à confirmer que Rawson et ses collaborateurs ne connaissaient pas grand-chose de la vie de celui dont ils avaient choisi, pour je ne sais quelle raison, de raconter une histoire qui n'était pas la sienne.

26 octobre 2010

Paul Léautaud, à propos de Dostoïevski


« (...) Mon prochain morceau de Journal (Mercure 1er juillet) comporte un passage sur les livres qu'il faut bien se garder de lire, si admirables qu'on les dise, par une sorte d'hygiène d'esprit. Je voulais mettre en bas de page une note sur l'abominable Dostoïevski, l'influence fâcheuse qu'il a eue sur Charles-Louis Philippe, Gide et Duhamel, leur peu de solidité intellectuelle pour avoir si peu résisté à cette influence, et qu'un esprit vraiment français ne peut que détester cette littérature de cabanon et même la prendre en pitié. Pas moyen d'écrire seulement vingt lignes tranquillement dans le bureau du Mercure, avec le va-et-vient des gens et leurs conversations, et mes épreuves corrigées partant à 4 heures. »
 
Vendredi 7 Juin 1940 - Journal littéraire, tome 3.
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