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9 novembre 2011

Cesare Pavese, dans la série documentaire « Un siècle d'écrivains »

 
Durée : 49 minutes.

14 janvier 2011

Cesare PAVESE : Par chez toi

Je ne suis plus sûr de rien. La lecture des trois nouvelles de Terre d'exil avait fait de Cesare Pavese l'un des auteurs qui répondaient le plus à ce que je souhaitais lire. J'avais vu dans ces textes, peut-être à tort, une part de vécu. Ces nouvelles me semblaient trop authentiques pour ne pas être, au moins en partie, autobiographiques.

Publié en Italie en 1941, Par chez toi est le premier roman de Pavese. En France, c'est sous le titre Par chez nous, dans une traduction de Nino Frank, qu'il fut pour la première fois révélé au public, en 1953. Les premières traductions françaises des livres de Pavese sont réputées exécrables, c'est donc dans la nouvelle traduction de Mario Fusco - proposée dans le volume Quarto Oeuvres - qu'il est plutôt conseillé de lire ce roman, et non dans le recueil Avant que le coq chante, toujours disponible dans la collection L'imaginaire Gallimard.

Par chez toi est le récit d'un citadin, rédigé à la première personne, qui sort de prison et se laisse embarquer à la campagne par son ancien compagnon de cellule, un type d'apparence niaise et mal dégrossie. On ne sait d'abord pas vraiment pour quelles raisons les deux hommes se sont retrouvés sous les verrous. Pour Berto, le narrateur, ça reste un mystère. Talino, c'est flou. Une histoire d'incendie criminel dans son village. Le mystère plane tout au long du récit, sur tous les plans, au point qu'on ne sait jamais trop où Pavese veut nous embarquer.

Son histoire, l'auteur italien l'a concoctée avec une idée derrière la tête. Il y a un message à saisir derrière tout ça. Derrière le premier niveau de lecture, derrière la petite histoire du Turinois prétentieux plongé dans un univers campagnard qu'il ne connait pas, il y a un second niveau de lecture. Mais les clés pour y accéder semblent un peu tarabiscotées. On devine que Pavese souhaite peindre une nature humaine sous des couleurs peu chaleureuses, mais sa tendance à trop intellectualiser sa démarche littéraire brouille les pistes. Si bien qu'un décodage est nécessaire, et rend le texte un peu obsolète.

Ainsi, dans sa correspondance dont certains extraits sont repris dans la préface de Martin Rueff, les intentions de Pavese sont un peu mises à jour. Mais une fois encore, on reste dans le flou, du moins : je reste dans le flou. Sans doute est-il nécessaire d'être un grand lettré, un éminent universitaire pour saisir toutes les finesses que Pavese a tenté de glisser dans son œuvre. Tout cela me semble en tout cas manquer singulièrement de simplicité.

Néanmoins, Par chez toi, dans son premier niveau de lecture, est un livre assez agréable à lire. C'est une fiction que le talent de Pavese rend par certains aspects étonnamment authentique. La campagne italienne des années 1930, à l'heure de la moisson, sous un soleil de plomb, l'érotisme de la relation entre Berto – le narrateur – et Gisella, l'une des sœurs de Talino, tous ces éléments sont remarquablement rendus.

Reste le fond, pour moi assez abscons. Et les moyens mis en oeuvre – la fiction – qui me laissent toujours un peu perplexe, malgré les qualités évoquées plus haut. On est dans l'évocation, l'émanation, la poésie, et si je suis sensible à de nombreux poèmes de Pavese dans Travailler fatigue, cette forme de poésie en prose, avec ses effets de moi assez incompris, ne me parle pas beaucoup. Parmi ces effets, il y a en premier lieu la concordance des temps martyrisée volontairement au nom de... de quoi d'ailleurs ? Pavese l'explique dans un courrier à un ami : il n'a « pas écrit en singeant Berto – le seul qui parle –, mais en traduisant ses ruminations, ses stupeurs, ses railleries etc., comme il les dirait lui s'il parlait italien. » Pavese aurait donc « uniquement violenté la grammaire quand cette violence indiquait une désinvolture, une involution de son esprit. » L'auteur n'a « pas voulu faire voir comment Berto parle en s'efforçant de parler italien (ce qui serait de l'impressionnisme dialectal), mais comment il parlerait si sa langue devenait – un jour de Pentecôte – italienne. » Et de préciser : « En somme, comme il pense. »

Ceci est sans doute très intéressant, et je ne voudrais pas faire semblant de ne pas comprendre, mais il y a dans tout ça, à mon goût, trop de conceptualisation. Comme je l'ai déjà écrit, Par chez toi n'est pas un roman désagréable à lire, mais il est simplement l'œuvre d'un esprit trop intellectuel pour moi. Le vécu, je ne vois que cela de véritablement parlant. Pour l'exemple, je lisais dernièrement La peau et les os, de Georges Hyvernaud. Nous ne sommes pas dans le concept mais dans l'expérience. Et elle est rendue d'une manière prodigieusement parlante. L'intérêt des mots est à mon sens plus à chercher dans ce qu'ils expriment primitivement que dans ce qu'ils sont supposés représenter derrière le mur de complexité dont on les a parés. C'est mon avis, rien que mon avis. Ma conception des choses, car c'en est une également, mine de rien...

30 septembre 2010

Premières lignes : Par chez toi de CESARE PAVESE

« Dès la sortie, il a commencé à m'embobiner. Je lui avais dit que ce n'était pas la première fois que je sortais de là et qu'un homme comme lui devait essayer ça aussi, mais voilà qu'il se met à rire en faisant des manières, comme si on était un garçon et une fille dans un pré, et il se colle son baluchon sous le bras, et il me dit : « Faudrait pas avoir le père que j'ai. » Je m'attendais bien à ce qu'il se mette à rire, parce qu'un lourdaud comme lui ne sort pas de là-dedans sans faire le guignol, mais il riait avec malice, comme on fait quand on veut dire quelque chose. « Ce soir, tu mangeras du poulet avec ton père, je lui dis, en regardant la rue. La première fois qu'on sort de prison, chez toi, ils te font une fête comme pour une noce. » Il me suivait et il me collait comme si la charrette du glacier qui passait à toute vitesse menaçait les deux piétons que nous étions. Il n'avait jamais traversé une avenue, ça se voyait, ou bien il était déjà en train de m'embobiner. Je me rappelle que ni lui ni moi, on ne s'est retournés pour regarder la prison. Cela faisait un drôle d'effet de voir les arbres épais de l'avenue, et il faisait aussi très chaud, j'étais en nage, à cause de ma cravate trop serrée. Il faisait chaud comme là-dedans, et à un moment donné, nous avons tourné en plein soleil. (...) »
 
Cesare Pavese, Par chez toi (1941) ; paru en France pour la première fois en 1953 sous le titre Par chez nous dans Avant que le coq chante ; nouvelle traduction intégrale de Mario Fusco pour le volume Oeuvres (2008) regroupant tous les livres publiés du vivant de l'auteur, dans la collection Quarto Gallimard.

19 septembre 2010

CESARE PAVESE : Une saison

Cette femme jadis était faite de chair
ferme et fraîche : si elle portait un enfant,
elle restait cachée et se flétrissait seule.
Elle n'aimait pas se montrer déformée dans la rue.
Autrement (elle était jeune et fit sans le vouloir
beaucoup d'enfants), elle passait dans la rue
intrépide et savait jouir de chaque moment.
Les robes sont du vent dans les soirées de mars
et se serrent et ondulent sur les femmes qui passent.
Son corps évoluait intrépide dans le vent
qui s'évanouissait le laissant aussi ferme. Elle n'eut d'autre bien
que ce corps qu'aujourd'hui tant d'enfants ont usé.
 
Par les soirées de vent se répand une senteur de sève,
la senteur que son corps de jeunesse exhalait
au milieu des habits superflus. Saveur de terre mouillée
qui revient chaque mars. Même en ville, là où il n'y a pas
de boulevards, où le soleil pénètre sans le souffle du vent,
son corps avait une vie, exhalant entre les murs de pierre
des sucs fermentés. Avec l'âge, elle aussi,
qui a nourri d'autres corps, s'est cassée et pliée.
Ce n'est pas un plaisir de la voir, elle a perdu toutes ses forces ;
mais de tous ses enfants, une fille recommence à passer
dans les rues, chaque soir, affichant dans le vent,
sous les arbres, son corps, frais et ferme, qui vit.
 
Il y a aussi un fils qui est toujours en balade et qui sait vivre seul
et s'amuser seul. Mais dans les vitrines,
il regarde satisfait la manière dont il tient sa compagne
sous le bras. Il aime, faisant jouer ses muscles,
l'attirer contre lui et tandis qu'elle résiste, l'embrasser sur le cou.
Il aime surtout, quand il a engendré dans ce corps,
le laisser se flétrir et se retrouver seul.
Une étreinte ne le fait que sourire mais un fils
le ferait s'indigner. La fille le sait bien :
elle attend et se prépare à cacher son ventre déformé,
et elle jouit avec lui, complaisante, et admire la force
de ce corps qui sert à accomplir tellement d'autres choses. 
 
Cesare Pavese, 1933. Extrait de Travailler fatigue (1936) ; traduction de Gilles de Van (révisée par Martin Rueff). Œuvres (2008), collection Quarto Gallimard.

14 septembre 2010

Cesare PAVESE : Terre d'exil et autres nouvelles

Dans la série "Souvenirs un peu poussiéreux d'un pas grand-chose", parce que je n'ai pas une mémoire infaillible et que ma bibliothèque voyageuse est toujours en transit, ce petit recueil de nouvelles a été une sorte de révélation pour moi l'an dernier. Celle d'un écrivain capable de restituer ses émotions sans les dénaturer. En trois nouvelles, il peint trois portraits de femmes, avec manifestement une forte empreinte de vécu. Ce ne sont pas les portraits d'un amoureux transi, mais ceux d'un homme lucide et détaché par rapport aux femmes et à lui-même. Pavese ne fabrique pas du sentiment lorsqu'il n'y en a pas, il ne se construit pas plus un personnage. Lorsqu'il se comporte comme un mufle, il ne le cache pas. Lorsqu'il est stupidement épris et s'embarque dans un amour impossible, dégradant et masochiste, il ne cherche pas non plus à sauver les apparences.  Il ne donne pas plus dans le larmoyant, les choses sont simplement ce qu'elles sont, il ne semble pas se dégager de coupable de ces expériences malheureuses, ou alors la culpabilité revient à la fatalité, à l'ironie de la vie dans laquelle rien ne semble tourner rond. Les situations que Pavese décrit ont une portée universelle évidente, chacun pourra se reconnaître, faire face à ses  propres erreurs dans des relations passées en lisant ces nouvelles. Et on sera également tenté de partager le constat qui se dégage de ces textes : les relations entre hommes et femmes semblent bel et bien sans espoir. 
 
Ces trois nouvelles - écrites dans les années 40 (de mémoire) et dont il convient de signaler l'étonnante modernité - étaient à l'origine réunies dans un recueil plus vaste intitulé Nuit de fête, publié en France chez Gallimard, après la mort de Pavese, et non repris dans le volume Quarto Œuvres.

16 décembre 2009

Cesare PAVESE, sur le désamour

« (...) Pendant longtemps je me sentis comme écrasé, comme quand, tout petit, je m'endormais en pleurant parce qu'on m'avait battu. Je pensais à Mina et à son mari comme à deux êtres adultes qui ont un secret : un enfant ne peut que les regarder de loin en ignorant les joies et les douleurs qui composent leur vie. Je trouvai du travail pour mes longues matinées dans mon garage et peu à peu je me résignai à mesure que passait l'été. Maintenant que je suis devenu vieux et que j'ai appris à souffrir, Mina n'est plus là. »

Extrait d'une nouvelle du recueil Terre d'exil, de Cesare Pavese (traduction de Pierre Laroche).
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