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26 juin 2014
Jules Renard, sur les critiques littéraires
«
— (...) Répondez à ces critiques ; répondez-vous ?
— Jamais. Ou plutôt si, toujours. J'écris la réponse, aussi spirituelle, accablante, méprisante, définitive que je peux, mais je ne l'envoie pas.
— Vous la déchirez ?
— Je la garde !
— Pourquoi ?
— Parce qu'au moment de cacheter la lettre, à la dernière seconde, on a la vision nette de l'homme inutile, irresponsable, affolé et douloureux que doit être un critique professionnel, la notion claire de l'indulgence et de la pitié qu'il mérite ! Ce n'est pas un adversaire, ce n'est, comme on l'a défini, qu'un monsieur indiscret qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ! A la vanité succède l'orgueil. On se dit : « Ah ! non, tout de même. » Et on serre la lettre dans un tiroir ! Elle est écrite, ça suffit.
(...)
»
Jules Renard, L’œil clair (1913) ; Gallimard.
6 janvier 2013
Philippe Muray, sur l'art contemporain
« (...) Si ce qu'on appelle art contemporain peut encore faire semblant d'exister, c'est uniquement comme conséquence du martyre des impressionnistes. En réparation. In memoriam. En expiation d'un gros péché. Qu'il soit minimal, conceptuel, anti-art ou extrême-contemporain, l'artiste d'aujourd'hui survit toujours à titre d'espèce protégée, en tant que résidu caritatif. Une très grosse gaffe a été commise, du temps de Van Gogh, du temps de Cézanne, il faut continuer à payer les pots qui ont alors été cassés. Surtout ne pas recommencer, ne pas refaire les même sottises, ne pas retomber dans les ornières. Après des décennies de foules furieuses ricanantes devant Courbet, devant Manet, devant les cubistes, brusquement plus rien, plus de critiques, plus de clameurs, plus de révoltes, plus de scandales. Tout se calme d'un seul coup, les galeries prospèrent, la créativité des artistes ne s'est jamais mieux portée, tout va très bien, les grosses banques investissent dans l'émotion colorée, les États s'en mêlent, les ventes records se multiplient, le marché s'envole, c'est la débâcle des hostiles. Plus de pour ni de contre. Plus personne.
Les prix flambent bien qu'il n'y ait plus de critique ? Non : ils flambent parce que la notion, la possibilité, le désir même de critique ont disparu ; parce que plus personne ne se fatiguerait à gloser une œuvre contemporaine.
Dans l'euphorie cordicole, qui irait perdre son temps à chipoter ?
La ruse du diable selon Baudelaire, c'était d'arriver à faire croire qu'il n'existait pas ; la ruse des choses contemporaines, c'est qu'on ne se pose plus même la question ; qu'elles soient ou pas est bien égal.
Et puis, qui irait se risquer à vouloir démontrer la beauté de ce que l'on met sur le marché ? Ce dont on ne peut rien dire, il faut le vendre. (...) »
Philippe Muray, L'Empire du Bien (1991) ; éditions Les Belles Lettres.
23 septembre 2012
Pierre Gaxotte, sur l'opinion
« (...) Voulez-vous connaître notre secret ? Parcourez nos faubourgs et regardez les antennes plantées en forêt très dense sur les immeubles. L'individu français est mort. Ou moribond. Il ne reste que la masse française, qui, chaque jour, reçoit sa vérité courant sur les ondes. De son réveil à l'heure du sommeil, elle est plongée dans un bain de propagande, sans posséder les connaissances, ni l'esprit critique qui lui permettraient de se défendre. (...) »
Pierre Gaxotte, Le nouvel Ingénu (1972) ; Librairie Arthème Fayard.
21 mai 2012
Raymond Guérin, sur les prix littéraires
« (...) Bientôt, il suffira qu'un ouvrage soit primé pour qu'on sache qu'on peut se garder de le lire. Vous voyez l'avantage ! Après ça, vous voudriez supprimer les prix et les jurys ? Que non, que non ! Encourageons-les, au contraire. Sur la pente où ils sont engagés, quel bon travail de décervelage ils vont faire ! Encore quelques années d'erreurs monumentales, d'injustices flagrantes, de combines honteuses ou de marchandages abjects et le public, cette fois tout à fait édifié, saura que le seul port de la bande « prix de ceci » ou « prix de cela » sera l'équivalent, pour un livre, d'une marque infamante. Un tel livre sera comme frappé au fer rouge. On s'en détournera. Qui mieux est, les auteurs, avec autant d'acharnement qu'ils mettaient hier à convoiter ces prix, s'empresseront de les fuir. C'est à qui n'en aura pas. Pensez ! Tout mais pas ça ! Un prix ? Mais bientôt ce sera la mise au pilori, la suprême humiliation ! On dira du plumitif qui aura été voué ainsi au mépris universel : Le pauvre garçon ! Sa carrière est fichue ! Le voilà à jamais discrédité ! Entre nous, on a été bien sévère à son égard. Il n'a vraiment pas eu de chance !
Tout ceci montre que nous avions tort quand nous reprochions aux jurys de se tromper. Le tout était de s'entendre et de savoir que nous ne pouvions pas attendre d'eux le meilleur mais le pire. A partir de là tout est clair. Car enfin il suffit de passer en revue ces jurys pour se rendre compte qu'ils sont souvent régentés par de vieilles badernes qui n'ont jamais rien compris à rien et qui, depuis longtemps, ne trouveraient plus d'éditeur pour publier leurs illisibles moutures s'ils n'étaient justement introduits dans ces sanctuaires pour faire la fortune de ce dernier.
Voyez cette assemblée de couques vétustes, de tristes fruits confits qui se réunit chaque année pour décerner sa palme ! Il suffit de les regarder, ces vieilles femmes dites « de lettres », pour deviner que leur goût est comme leur entrecuisse : passablement éventé. Tout ce qui est dur, ferme, audacieux, riche en sang et en muscles les choque et les révulse. Si peu qu'un livre les violente, elles poussent des cris d'aras, elles s'indignent et, s'imaginant que faunes et satyres sont à leurs trousses, se voilent la face... (...) »
Raymond Guérin, extrait de la chronique « Du poulain au pur-sang » parue à l'origine dans la revue « La Parisienne » en mars 1954, et republiée en 1996 dans le recueil Humeurs aux éditions Le dilettante.
11 février 2012
Louis-Ferdinand Céline, sur l'écriture et le style
« (...) Mort à Crédit fut accueilli, qu'on s'en rappelle, par un de ces tirs de barrage comme on n'avait pas vu souvent, d'intensité, de hargne et fiel ! Tout le ban, le fin fond de la Critique, au sacré complet, calotins, maçons, youtrons, rombiers et rombières, binocleux, chuchoteux, athlètes, gratte-culs, toute la Légion, toute là debout, hagarde, déconnante l'écume !
L'hallali !
Et puis ça se tasse et voyez-vous à l'heure actuelle Mort à Crédit est plus en cote que le Voyage. Il nous bouffe même tout notre papier ! Il fait scandale !
Ainsi les choses...
« Ah! mais y a les " merde " ! Grossièretés ! C'est ça qu'attire votre clientèle !
— Oh! je vous vois venir ! C'est bien vite dit ! Faut les placer ! Essayez donc ! Chie pas juste qui veut ! Ça serait trop commode ! »
Je vous mets un petit peu au courant, je vous fais passer par la coulisse pour que vous vous fassiez pas d'idées... au début je m'en faisais aussi... maintenant je m'en fais plus... l'expérience.
C'est même drôle ça bavache s'échauffe là tout autour... Ça discute des trois points ou pas... si c'est se foutre du monde... et puis encore et ci et ça... le genre qu'il se donne !... l'affectation... etc. et patati !... et les virgules !... mais personne me demande moi ce que je pense !... et l'on fait des comparaisons... Je suis pas jaloux je vous prie de le croire !... Ah! ce que je m'en fous ! Tant mieux pour les autres de livres !... Mais moi n'est-ce pas je peux pas les lire... Je les trouve en projets, pas écrits, morts-nés, ni faits ni à faire, la vie qui manque... c'est pas grand-chose... ou bien alors ils ont vécu tout à la phrase, tout hideux noirs, tout lourds à l'encre, morts phrasibules, morts rhétoreux. Ah! que c'est triste ! Chacun son goût.
Au diable l'infirme ! vous direz-vous... Je vous passerai mon infirmité, vous pourrez plus lire une seule phrase ! Et puisqu'on est dans les secrets je vais encore vous en dire un autre... abominable alors horrible !... vraiment absolument funeste... que j'aime mieux le partager tout de suite !... et qui m'a tout faussé la vie...
Faut que je vous avoue mon grand-père, Auguste Destouches par son nom, qu'en faisait lui de la rhétorique, qu'était même professeur pour ça au lycée du Havre et brillant vers 1855.
C'est dire que je me méfie atroce ! Si j'ai l'inclination innée !
Je possède tous ses écrits de grand-père, ses liasses, ses brouillons, des pleins tiroirs ! Ah! redoutables ! Il faisait les discours du Préfet, je vous assure dans un sacré style ! Si il l'avait l'adjectif sûr ! s'il la piquait bien la fleurette ! Jamais un faux pas ! Mousse et pampre ! Fils des Gracques ! la Sentence et tout ! En vers comme en prose ! Il remportait toutes les médailles de l'Académie Française.
Je les conserve avec émotion.
C'est mon ancêtre ! Si je la connais un peu la langue et pas d'hier comme tant et tant ! Je le dis tout de suite ! dans les finesses !
J'ai débourré tous mes « effets », mes « litotes » et mes « pertinences » dedans mes couches...
Ah! j'en peux plus ! je m'en ferais crever ! Mon grand-père Auguste est d'avis. Il me le dit de là-haut, il me l'insuffle, du ciel au fond...
« Enfant, pas de phrases !... »
Il sait ce qu'il faut pour que ça tourne. Je fais tourner ! (...) »
Louis-Ferdinand Céline, Guignol's band (1944) ; Gallimard / Folio.
Louis-Ferdinand Céline, Guignol's band (1944) ; Gallimard / Folio.
3 novembre 2011
Louis-Ferdinand Céline, sur le bonheur, la modernité et la critique
« (...) La grande prétention au bonheur, voilà l'énorme imposture ! C'est elle qui complique toute la vie ! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. Y a pas de bonheur dans l'existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois... " C'est avec des gens heureux qu'on fait les meilleurs damnés. " Le principe du diable tient bon. Il avait raison comme toujours, en braquant l'Homme sur la matière. Ça n'a pas traîné. En deux siècles, tout fou d'orgueil, dilaté par la mécanique, il est devenu impossible. Tel nous le voyons aujourd'hui, hagard, saturé, ivrogne d'alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, l'univers avec un pouvoir en secondes ! Éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé, hyène aussi. Charmant. Le moindre obstrué trou du cul, se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne. Une fatuité gigantesque, cosmique. L'envie tient la planète en rage, en tétanos, en surfusion. Le contraire de ce qu'on voulait arrive forcément. Tout créateur au premier mot se trouve à présent écrasé de haines, concassé, vaporisé. Le monde entier tourne critique, donc effroyablement médiocre. Critique collective, torve, larbine, bouchée, esclave absolue. (...) »
Louis-Ferdinand Céline, Mea culpa (1936).
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