11 février 2012

Louis-Ferdinand Céline, sur l'écriture et le style


« (...) Mort à Crédit fut accueilli, qu'on s'en rappelle, par un de ces tirs de barrage comme on n'avait pas vu souvent, d'intensité, de hargne et fiel ! Tout le ban, le fin fond de la Critique, au sacré complet, calotins, maçons, youtrons, rombiers et rombières, binocleux, chuchoteux, athlètes, gratte-culs, toute la Légion, toute là debout, hagarde, déconnante l'écume !
L'hallali !
Et puis ça se tasse et voyez-vous à l'heure actuelle Mort à Crédit est plus en cote que le Voyage. Il nous bouffe même tout notre papier ! Il fait scandale !
Ainsi les choses...
« Ah! mais y a les " merde " ! Grossièretés ! C'est ça qu'attire votre clientèle !
— Oh! je vous vois venir ! C'est bien vite dit ! Faut les placer ! Essayez donc ! Chie pas juste qui veut ! Ça serait trop commode ! »
Je vous mets un petit peu au courant, je vous fais passer par la coulisse pour que vous vous fassiez pas d'idées... au début je m'en faisais aussi... maintenant je m'en fais plus... l'expérience.
C'est même drôle ça bavache s'échauffe là tout autour... Ça discute des trois points ou pas... si c'est se foutre du monde... et puis encore et ci et ça... le genre qu'il se donne !... l'affectation... etc. et patati !... et les virgules !... mais personne me demande moi ce que je pense !... et l'on fait des comparaisons... Je suis pas jaloux je vous prie de le croire !... Ah! ce que je m'en fous ! Tant mieux pour les autres de livres !... Mais moi n'est-ce pas je peux pas les lire... Je les trouve en projets, pas écrits, morts-nés, ni faits ni à faire, la vie qui manque... c'est pas grand-chose... ou bien alors ils ont vécu tout à la phrase, tout hideux noirs, tout lourds à l'encre, morts phrasibules, morts rhétoreux. Ah! que c'est triste ! Chacun son goût.
Au diable l'infirme ! vous direz-vous... Je vous passerai mon infirmité, vous pourrez plus lire une seule phrase ! Et puisqu'on est dans les secrets je vais encore vous en dire un autre... abominable alors horrible !... vraiment absolument funeste... que j'aime mieux le partager tout de suite !... et qui m'a tout faussé la vie...
Faut que je vous avoue mon grand-père, Auguste Destouches par son nom, qu'en faisait lui de la rhétorique, qu'était même professeur pour ça au lycée du Havre et brillant vers 1855.
C'est dire que je me méfie atroce ! Si j'ai l'inclination innée !
Je possède tous ses écrits de grand-père, ses liasses, ses brouillons, des pleins tiroirs ! Ah! redoutables ! Il faisait les discours du Préfet, je vous assure dans un sacré style ! Si il l'avait l'adjectif sûr ! s'il la piquait bien la fleurette ! Jamais un faux pas ! Mousse et pampre ! Fils des Gracques ! la Sentence et tout ! En vers comme en prose ! Il remportait toutes les médailles de l'Académie Française.
Je les conserve avec émotion.
C'est mon ancêtre ! Si je la connais un peu la langue et pas d'hier comme tant et tant ! Je le dis tout de suite ! dans les finesses !
J'ai débourré tous mes « effets », mes « litotes » et mes « pertinences » dedans mes couches...
Ah! j'en peux plus ! je m'en ferais crever ! Mon grand-père Auguste est d'avis. Il me le dit de là-haut, il me l'insuffle, du ciel au fond...
« Enfant, pas de phrases !... »
Il sait ce qu'il faut pour que ça tourne. Je fais tourner ! (...) » 

Louis-Ferdinand Céline, Guignol's band (1944) ; Gallimard / Folio.

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