Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi
mon amour
Et puis je suis allé au marché aux esclaves
Et je t'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
mon amour
Jacques Prévert, Paroles (1949) ; Folio (2010)
10 septembre 2010
Georges Darien, sur la vie militaire
« (...) Toute la semaine, ils ont vécu ainsi, courbaturés par la répétition inutile des mêmes manœuvres et des mêmes exercices, terrorisés par les dogmes de la religion soldatesque, pliés en deux sous le respect et la peur que leur inspire la doctrine de l'obéissance passive. Véritables bêtes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal logés, blanchis le long des murs, dépouillés de toute espèce d'idée, les mêmes expressions et les mêmes locutions revenant sans cesse dans leur langage imbécile, ils n'ont plus que deux préoccupations, ils n'éprouvent plus que deux besoins : manger et dormir. Et, aujourd'hui, dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller traîner leurs sabres dans les rues, bêtement, deux par deux ou trois par trois, s'entretenant encore - exclusivement - pendant ces quelques heures de pseudo-liberté, des détails du service des commandements, des consignes - esclaves si bien faits à leur servitude qu'ils ne savent plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet qu'ils ont reçus ou de la solidité de leur manille. Puis, ils s'en iront dans les cabarets louches, dans les ruelles où l'on vend de l'eau-de-vie qui râpe la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils s'attableront là, cinq ou six devant un litre, chantant à tue-tête :
C'est à boire qu'il nous faut !...
en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer, gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges où il faut faire la queue, quelquefois, comme au théâtre, devant la porte des putains.
Ô bétail aveugle et sans pensée, chair à canon et viande à cravache, troupeau fidèle et hébété de cette église : la caserne, et de sa chapelle : le lupanar ! (...) »
Georges Darien, extrait de Biribi (1890) ; réédité dans la collection Motifs du Serpent à Plumes (2002).
9 septembre 2010
Dan FANTE : Limousines blanches et blondes platine
Les éditions 13e Note semblent décidées à enrayer la pénurie d'ouvrages de Dan Fante constatée ces dix dernières années dans les librairies hexagonales. Depuis La tête hors de l'eau (qui reste à mon avis le roman de référence de Dan Fante), aucun éditeur ne semblait plus s'intéresser au fils de John. La maison d'édition Christian Bourgois, qui avait lancé Dan Fante en France - s'en tenait à un mutisme qui ne laissait rien supposer de bon quant au succès de l'écrivain américain, mais les faits semblent infirmer cette analyse, car depuis l'an dernier et la sortie du très recommandable recueil de nouvelles Régime sec, 13e Note parait avoir fait de Fante la locomotive de son catalogue (un nouveau bébé est d'ailleurs attendu en ce mois de septembre : De l'alcool dur et du génie).
Un catalogue dont l'orientation me laisse un peu dubitatif, avec des auteurs comme Mark Safranko ou Tony O'Neill, des amis de Fante, et des écrivains qu'il dit admirer, mais des écrivains qui me semblent, pour le peu que j'en ai lu à la dérobée dans les librairies, des écrivains qui me semblent donc un peu trop soucieux de leur image sulfureuse, au détriment d'une sincérité que je cherche désormais partout, marqué que je suis par les exemples de Bukowski ou, dans un autre genre - mais pas si différent au fond - Léautaud.
Dan Fante, lui-même, au fil des découvertes, n'est pas sans me poser problème. Si la sincérité fait globalement partie de sa démarche, à certains moments, dans ses poèmes ou dans ses romans, des détails laissent place à la perplexité. N'en rajoute-t-il pas un peu parfois ? Certainement, mais au fond, comme tout le monde, et même les plus insoupçonnables. Léautaud lui-même considérait qu'écrire revenait toujours à fausser plus ou moins. Mais chez les auteurs les plus doués, on ne remarque guère ces arrangements avec la vérité. Chez Dan Fante, l'affaire reste anecdotique, ce roman, comme les précédents, expose ses difficultés d'adaptation aux règles sociales, qui puisent leurs origines dans l'alcool, dans ses excès comme dans son manque. Difficultés rencontrées au travail, dans sa sexualité chaotique, bref, dans toutes ses relations avec les autres, et tout ce mal-être ne sonne pas faux dans ses mots.
Dans ce livre, Dan Fante revient sur la période où il était chauffeur de maître à Los Angeles. L'occasion de balancer quelques vacheries sur le monde hollywoodien, de régler les comptes de son père dont l'expérience de scénariste n'a pas été très heureuse ? Non, plutôt de dénoncer la vacuité d'un monde dont la raison d'être est de tromper tout un chacun : les spectateurs bien sûr, mais aussi quiconque se frotte plus ou moins à leur business, comme Fante dans ce récit. A trimballer les "stars", Fante est aux premières loges pour subir leurs caprices. Parfois, on reconnait aisément les célébrités visées, comme Jennifer Lopez (rebaptisée Lopisse dans le récit) en hystérique saccageuse de limousine.
Ce récit est aussi le commencement d'une fin pour Dan Fante. La fin d'une période chaotique et floue, à se chercher. C'est le récit de l'alcoolique en rédemption qui trouve une certaine sérénité dans l'écriture. Mais c'est aussi un roman qui parait atteindre les limites de son inspiration autobiographique. Quand Bukowski était capable de resservir la même histoire présentée un peu différemment sans lasser, Dan Fante paraît un peu tourner en rond. La différence tient peut-être dans l'art qu'avait Bukowski à rendre ses récits universels, à les enrichir d'aphorismes cinglants et autres réflexions ayant valeur de vérités brutes, évidentes. Dan Fante, lui, s'en tient aux faits. D'une certaine manière, on pourrait lui reprocher de ne pas suffisamment aller au bout des choses, et en même temps, l'écrivain captive, par le rythme de ses phrases, par son talent indéniable pour raconter une histoire, la sienne, dans un flot d'émotion constant, une émotion qui ne dit pas son nom, qui ne parade pas, mais qui heurte. En ce sens, il rappelle un certain John.
8 septembre 2010
DAN FANTE : Quoi ?
je vais être honnête
là
Je veux dire
la plupart du temps
je n'ai aucune idée de ce qui se passe ou de ce que je fais
comme si je fonctionnais à l'aveuglette
à l'instinct
Pour peu que je regarde en arrière
avec un soupçon de lucidité
le doute est clairement ma spécialité
en matière
de boulot et de femmes et d'enfants et de carrière
Sauf
lorsque je m'attelle à des tâches précises
liste en main
comme poster une lettre ou acheter de l'huile
ou encore des sacs-poubelle au supermarché Vons Market
j'ai toujours eu l'impression de me cogner contre les choses
toute ma vie
Alors
je me demande pourquoi à mon âge avancé
je suis devenu
aussi heureux
et aussi con
Dan Fante, extrait du recueil Bons baisers de la grosse barmaid, publié chez 13e Note Editions. Traduction de Patrice Carrer.
4 septembre 2010
Richard BRAUTIGAN : Mémoires sauvés du vent
Je vais me livrer à un exercice scabreux : chroniquer un livre que j'ai lu il y a plus d'un an, sans même l'avoir sous la main. Pour les citations extraites du livre, il faudra donc attendre. Pour le reste, il me semble étrangement en garder un souvenir très frais. Aussi frais que le roman ? Je n'ai pas cette prétention.
C'est avec Mémoires sauvés du vent que je découvrais un peu par hasard Richard Brautigan, écrivain américain issu du mouvement hippie de San Francisco dans les années 60. Son histoire, son cheminement personnel, on en trouve quelques clés dans ce court récit, où Brautigan se remémore un traumatisme d'enfance, en le faisant remonter à la surface, petit à petit.
Mais il ne faut pas s'attendre à trouver dans ce livre des lamentations vulgairement larmoyantes, Brautigan est un écrivain, un vrai. Son style est empreint de poésie tout en restant sobre, de légèreté tout en traitant un sujet grave. L'écrivain manie l'émotion avec une étonnante dextérité, sans jamais en faire un matériau racoleur et vulgaire. Il retranscrit avec une fidélité étonnante tous les petits détails liés à l'enfance : l'innocence, la vulnérabilité, l'insouciance, l'impuissance... On retrouve tout cela dans la narration de Mémoires sauvés du vent. Un récit tragique traité sans une once de pathos. Des souvenirs intimes servis sans nombrilisme. L'oeuvre d'un écrivain extrêmement talentueux, parti trop vite (Brautigan s'est suicidé en 1984, à l'orée de ses cinquante ans).
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