4 novembre 2012

Pierre GAXOTTE : Le nouvel Ingénu

Sans prétention. C'est ainsi que Pierre Gaxotte (1895-1982) présentait ce petit livre, à sa sortie en 1972. Il faut dire que ce texte, l'historien l'avait rédigé dans une première mouture sous un prétexte plus ludique que littéraire. Comme Gaxotte le rappelle dans le quatrième de couverture, c'est en effet en guise de support à un concours d'erreurs sur le thème historique que que ce Nouvel Ingénu vit d'abord le jour en 1954, à la demande de Pierre Brisson alors directeur du Figaro. Une vingtaine d'années plus tard, Pierre Gaxotte s'amusait à remanier ce texte, et de la version d'origine, le petit jeu qui l'avait initialement motivé était expurgé, et l'histoire remise au goût du jour pour obtenir une sorte de conte satirique qui tranchait assez vivement avec l’œuvre d'historien de son auteur, spécialiste entre autre de l'Ancien Régime.

A lire la petite présentation au dos du livre, on découvre un vieux monsieur sémillant mais un peu honteux de se livrer à pareille farce, et pourtant, de farce il n'est à mon avis pas du tout question dans ce livre. Gaxotte a beau s'accuser de n'avoir aucune imagination, de ne pas être un romancier, et de piller Voltaire de manière éhontée, la fable qu'il nous livre est une délicieuse récréation pour quiconque se plait à entendre quelques fausses notes dans l'hymne permanent à la prodigieuse modernité.

Quelques années après les grands chamboulements de mai 68, Pierre Gaxotte nous offre le panorama haut en couleur d'un homme en retrait et sourd aux injonctions de ses contemporains. Pierre Gaxotte n'est pas un homme en colère, il laisse volontiers les vociférations et le tumulte à ceux qu'il raille, ceux dont la colère et l'indignation sont précisément le fonds de commerce. L'historien photographie la société moderne avec plus de malice que d'aigreur, une malice teintée de beaucoup de dérision mais aussi d'une certaine forme de bienveillance, même si ses mots ou ceux qu'il prête à certains de ses personnages ne donnent pas tellement dans la tendresse.

« On parla de l'architecture moderne, pour déplorer le manque d'imagination des architectes qui ne savent qu'entasser les logements l'un sur l'autre, comme s'il s'agissait de cabanes à lapins. Gérard fit remarquer qu'on était, en effet, à l'âge de la procréation lapine et que tout en redoutant les misères, les famines, les troubles et les guerres qui naissent de la surpopulation, toutes les autorités civiles et religieuses poussent hommes et femmes à fabriquer sans lassitude des portées d'enfants. « Puisqu'on le paie pour cela, conclut-il, quand le citoyen veut augmenter son revenu, il ne retrousse pas ses manches, il se met au lit. » (...) » (p.154)

« (…) il acheta un électrophone et tous les disques du chanteur qui né Bouille, s'appelait au théâtre Jeni Amazan, en toute simplicité. Après des débuts obscurs, Amazan s'était fait une spécialité, que deux ou trois femmes barytons et deux vieux anarchistes presque aphones étaient seuls à lui disputer : les barricades, les pétroleuses, les souteneurs, les filles-mères, les assassins au cœur tendre, les bagnards pétris de vertu, victimes d'une société sans entrailles. Il flétrissait l'armée, la marine, l'aviation, les propriétaires, les réfugiés d'Algérie, l'assistance publique, la magistrature, la police, le fisc, les patrons, l'Enregistrement, la guerre atomique, les colonies, l'héritage et le capital. Il demandait des cachets fabuleux, complétés par de copieux dessous de table. Il possédait de nombreux immeubles, plusieurs voitures et se produisait chaque année à la fête de l'Humanité. (...) » (p.91)

« (…) Il écouta des écrivains, de célébrité inégale, qui, tous, criaient leur amour de l'humanité pour se donner le droit de détester leurs proches et de haïr leurs confrères. Et d'autres qui, gagnant leur vie à raconter des histoires de cocus, croyaient sérieusement travailler à l'accélération de l'histoire. Il écouta des jeunes gens aisés qui lui expliquèrent que c'était une malédiction d'être né riche et qui lui tournèrent le dos quand il leur dit sans malice qu'ils échapperaient à la malédiction en distribuant leur argent aux pauvres. Il entendit un monsieur très majestueux déplorer rétrospectivement la mort de M. le général de Gaulle survenue au mois de novembre l'année précédente :
La France est veuve, dit-il.
Elle est surtout divorcée, objecta l'Ingénu qui tenait du Philosophe triste que ce chef d'Etat avait été congédié par plébiscite. Le Monsieur majestueux et décoré lui tourna aussi le dos.
(…)
Dans une boîte de nuit, il écouta des réformateurs de dix-huit ans qui, le verre en main, tenaient des propos confus, puérils et sanguinaires.
D'abord foutre tout en l'air, disait le plus modéré. On verra ensuite.
L'ingénu connaissait ce romantisme et il n'essaya pas de répondre. Il écoute des apologistes de la violence qui se plaignaient avec indignation d'avoir reçu un coup de pied au cul. Il écouta des sportifs qui ne pratiquaient aucun sport, mais qui suivaient tous les matches de rugby à la télévision. Il écouta des journalistes dépositaires de la conscience universelle qui lui reprochèrent de ne pas se sentir concerné par l'exécution de militaires soudanais, dont il eût situé difficilement le pays sur la carte. Il apprit à placer à propos les mots et les expressions : problème, image de marque, génocide, sous-développement, conformisme de la chair, potentialité, fiabilité, aggiornamento, désacralisation, aliénation, surchauffe, clignotant et il découvrit non sans surprise que body stocking, birth control, brain power, check up, design, planning étaient désormais du français. (…) » (pp.66-67)

Et parlons de ces personnages, et plus particulièrement du Philosophe et du Libraire, les deux compères de l'Ingénu, personnage central mais finalement un peu accessoire dont il sera question un peu plus loin. Tour à tour, ces deux esprits frondeurs germanopratins, hommes d'expérience dans un nouveau monde de bleu-bites arrogants, ouvrent le feu sur une société post-soixante-huitarde qui fonce en contre-sens, la tête dans le guidon et sirènes hurlantes. Endoctrinement massif, hypocrisie débridée, contestation systématique, sentimentalisme, perte des valeurs morales, fourvoiement de la littérature, soumission au progrès, suprématie de la télévision, du vedettariat, de la mode, bref : abêtissement et inconséquence généralisés, les cibles ne manquent pas pour le rabat-joie, et c'est avec une verve bien assaisonnée que Pierre Gaxotte entraîne ses personnages dans des croisades aussi désespérées sur le fond que savoureuses dans leur forme.

« (...) Notre temps est effroyablement monotone. Ce qui paraît neuf n'est qu'une vieillerie retournée. La guerre d'Algérie a été une fontaine de jouvence pour de vieux littérateurs fourbus, désertés par l'inspiration. Ils avaient jeté les anathèmes et décrété les proscriptions après le départ des Allemands. Alors ils étaient tous plus guerriers que Déroulède et le franc-tireur était leur dieu. En quête d'un public de rechange, ils s'employèrent avec la même sainte fureur à fournir aux jeunes gens qui ne voulaient pas se battre des justifications religieuses, historiques, morales, philosophiques, humanitaires... La défaite qu'ils appelaient est venue. Ils risqueraient de se trouver sans emploi si le communisme n'avait fait croire à la bourgeoisie la plus sotte du monde que lui seul marche dans le sens de l'histoire. Les voilà donc qui l'encensent, le prônent et le justifient quand il tue un peu trop. Ils ignorent tout ce qui altère l'image qu'ils en veulent donner et n'acceptent la discussion qu'avec les personnes qui pensent comme eux ou qui sont prêtes à leur rendre les armes. Aussi, Mme de Beauvoir, interprète fidèle de M. Sartre, appelle-t-elle « contre-pensée » tout ce qui n'est pas communiste. Cette hauteur dogmatique sent le pédagogue, habitué à parler du haut d'une chaire. Les professeurs, en effet, réussissent parfaitement dans cette littérature, car le vulgaire s'imagine qu'ils apportent à la politique les qualités de méthode, de prudence et de rigueur qu'ils sont censés montrer dans leurs classes. A la vérité, les évènements de 68 les ont un peu découverts : on a vu qu'ils n'étaient — ceux dont je parle — que des politiciens comme les autres. L'appellation d'intellectuel qui transformait en caste nobiliaire les gens de laboratoires et de bibliothèques a perdu de son éclat, depuis qu'un professeur de l'Université de Tours s'est mis tout nu en public, afin de mieux défendre la projection des films pornographiques. Il n'appartient pas à n'importe qui de montrer aux populations son derrière et son devant. (...) » (Le Libraire, pp.120-122)

« (…) Il conseillait aussi aux étrangers, mal instruits de la grande révolution de 1968 d'acheter au plus tôt un des recueils, où de probes enquêteurs ont rassemblé les textes des inscriptions relevées sur les murs. Avec pertinence, il en commentait quelques-unes au hasard :
« Je voudrais dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi. » N'est-ce pas la synthèse pathétique de la pensée française contemporaine ? Et celle-ci ? « Je suis un con. » Dans sa brièveté fulgurante ne nous fait-elle pas toucher l'absolu ? (...) » (Le Philosophe, p.180)

« (…) quoiqu'on dise, le vrai n'est pas aimable. (...) » (Le Philosophe, p.170)

« (…) nos postes de radio, en ajoutant l'une à l'autre toutes leurs émissions, doivent diffuser chaque jour vingt ou trente heures de musique, c'est-à-dire vingt ou trente heures de disques. Comment l'auditeur respecterait-il une denrée si commune qui est distribuée avec une si méprisante prodigalité, qui s'obtient sans le moindre effort en tournant un bouton, comme on tourne un robinet. On allait au concert pour écouter Mozart, Beethoven, Wagner avec ferveur, avec recueillement. Aujourd'hui on les écoute sans les désirer, en se rasant, en prenant son bain, en mangeant... Que dis-je ? On n'écoute rien. C'est un bruit de fond que l'on interrompt pour n'importe quel motif. Parce que quelqu'un a sonné, parce qu'il faut répondre au téléphone, partir pour l'atelier ou le bureau, on coupe Debussy ou Ravel ! C'est une indécence perpétuelle. (...) » (Le Libraire, p.150)

« (…) Jadis, (…) l'artiste ambitionnait la gloire qui est longue à venir. Aujourd'hui il n'ambitionne plus que le succès. Je reconnais que le succès a l'avantage de la rapidité et qu'il est plus substantiel. Ce n'en est pas moins une décadence. (...) » (Le Philosophe, p.144)

« (…) Vous ne sauriez croire, Monsieur, ce qu'on lit maintenant. Depuis qu'une des Universités parisiennes a sacré Marx, Lenine et Mao auteurs obligatoires pour l'obtention d'un diplôme de lettres classiques françaises, depuis que la méditation des bandes dessinées chasse dans l'enseignement supérieur la connaissance des grands écrivains, qui formait l'esprit et le caractère, mes rayons sont remplis de livres sur la drogue, la sexualité, la guerre du Viet Nam, la prétendue révolution de 68, les miracles de la Chine rouge, l'avènement fatal du communisme, sans parler des souvenirs de bagnards, ni des révélations sur les amours des princesses exotiques. Ce fatras me pèse, mais il me faut bien vendre ce que le chaland désire acheter. (...) » (Le Libraire, pp.119-120)

« (…) Depuis le saint roi Louis IX, il existait chez nous des maisons que l'on disait tantôt closes et tantôt publiques. A la vérité, si les volets étaient clos, la porte s'ouvrait largement. Les jeunes garçons trouvaient à l'intérieur des dames aimables, expérimentées et peu vêtues qui les faisaient monter dans leurs chambres, où, en se jouant, elles les débarrassaient de leur ignorance et de leurs complexes. A l'instigation d'une dame qui se disait dépositaire de la conscience publique, parce qu'elle était puissamment soutenue par un parti né dans les sacristies, on a fermé ces maisons. Ce qui se faisait à huis clos, sans bruit et à petit frais, se mime donc aujourd'hui en public et en musique sur la scène de plusieurs théâtres, se voit sur les écrans de cinémas et envahit les publications illustrées. La dame qui a voulu en remontrer à saint Louis a créé dans notre nation un gigantesque refoulement, que suit tout naturellement un défoulement compensateur. Il n'y a rien de mystérieux dans ce phénomène. Saint Louis n'avait pas lu Freud, mais il connaissait l'humanité et il avait du bon sens. Un autre grand malheur est que les personnes qui s'exhibent le plus volontiers sans vêtement sur les plages et même dans la rue, sont loin d'être celles dont la plastique réjouirait les yeux. (...) » (Le Philosophe, pp.113-115)

« Ce soir-là, il y eut une bagarre boulevard Saint-Germain et boulevard Saint-Michel. Des jeunes gens s'étaient réunis salle de la Mutualité pour flétrir les actes d'un dictateur africain qui venait de trahir la pensée de Mao-tse-toung. C'est une des conséquences de la prétendue information radiophonique et télévisée que chacun se mêle des affaires de tout le monde, prend parti à propos de n'importe quoi, se croit instruit de tout et s'imagine posséder une conscience morale à la dimension des cinq continents. A la sortie, les auditeurs s'en étaient pris aux gardiens de la paix, qui prétendaient les empêcher de casser les vitrines. Des cris assourdis et des bruits de galopade parvenaient à la terrasse du Flore.
Ces incidents sont devenus fréquents, dit le Philosophe, surtout depuis que la France est réduite à son petit territoire métropolitain. Peut-être les bagarreurs sont-ils exaspérés de s'y sentir à l'étroit. Je me demande toutefois si la véritable cause des batailles n'est pas une obnubilation de la sensibilité. Ces jeunes gens supportent sans gêne et même avec plaisir les bruits effroyables de la ville, les odeurs nauséabondes, les éclairages violents et contrastés, qu'ils considèrent comme la marque de leur temps. Avec la pétarade des motocyclettes, il leur faut des excitants brutaux, des sons stridents, des musiques assourdissantes. Il en résulte à coup sûr une dégénérescence de leur faculté de perception. Aussi, pour la réveiller, cherchent-ils à se donner des émotions violentes ou bestiales, telles qu'on en trouve à la guerre. Guerre de rues, sans doute. Mais guerre. Ils s'y livrent avec d'autant plus d'ardeur que le monde d'aujourd'hui vit dans l'incohérence et le désordre mental, comme le montre son incapacité à se donner une morale, une politique, un idéal, des lois respectées et même de véritables monnaies. La haute perfection des principes physiques, chimiques, biologiques passés dans le commun enseignement coïncide avec l'obscurcissement et le chaos des idées sociales, historiques, politiques, juridiques, économiques, esthétiques... Il n'y a donc pas de raison pour que le calme revienne. (...) » (pp.73-75)

« (…) La plupart de nos écrits périodiques ne méritent pas d'être lus, de même que les petites choses qu'ils rapportent ne méritaient pas d'être écrites. (...) » (Le Philosophe, p.48)

Quant à l'Ingénu de cette histoire, c'est un esprit entre deux eaux. Un jeune touriste américain, indien de la tribu des Hurons enrichi par le pétrole, à la découverte d'une culture et d'une société qu'il ne comprend pas très bien. Jeune homme curieux, tiraillé entre sa naïveté et une quête de vérité devenue plus rare en ce monde que l'or noir ayant fait la fortune du Huron.

« (…) Le robinet de la cuisine laissait couler un filet d'eau. Ils prirent rang chez le plombier qui était vieux et seul, car ses fils et ses apprentis s'étaient inscrits à Vincennes où ils suivaient des cours de sociologie. Puis ils allèrent à la Sorbonne. Guy fit, en petit comité, une leçon brillante, à laquelle avaient aussi travaillé Toto, Gérard, Michel et Marco. Il fut félicité par le maître-assistant, auquel il dit honnêtement que c'était une œuvre collective. Comme l'esprit d'équipe est à la mode, les Cinq furent donnés en exemple. Ils n'en éprouvèrent qu'un peu de gêne, car ils n'étaient pas vaniteux et n'aimaient pas qu'on les mît en avant. » (p.94)

« (…) La vertu, dans les commencements a besoin d'être soutenue par les suffrages de l'estime publique. (...) » (p.83)

« (…) Tous les philosophes en tombent d'accord : pour être heureux et sage, il faut être sans passions. Le monde n'offre à nos désirs que des objets trompeurs et périssables. (...) » (p.76)

28 octobre 2012

Céline, vu par Henri Guillemin

Pour une émission de la Télévision Suisse Romande, le critique littéraire et historien Henri Guillemin rendait hommage à l'écrivain en juin 1966, soit cinq ans après sa mort.


Durée : 11 minutes

26 octobre 2012

Pierre Gaxotte, sur l'intelligence


« (...) L'intelligence n'est pas faite de cabrioles imprévues ; elle consiste dans la conformité de la pensée avec le réel. (...) »

Pierre Gaxotte, La France de Louis XIV (1946) ; Librairie Hachette.

25 octobre 2012

Antoine BLONDIN : Monsieur Jadis ou l'école du soir

Les mois passent et je suis toujours bien en peine de parler de ce livre. Cette confusion commence à m'être habituelle de la part de ceux qu'on désigne comme les « Hussards », ce mouvement littéraire apparu à l'aube des années 50 et qui sur le papier aurait pourtant tout pour me plaire : des auteurs réputés pour leur style incisif et concis, leur sens de la formule, des esprits plutôt affranchis des obsessions et modes de leur époque, etc... Mais après des essais pas franchement convaincants avec Roger Nimier ou plus superficiellement Christian Millau, il me faut admettre que si ces écrivains me sont a priori plutôt sympathiques en tant qu'hommes, leurs livres, eux, m'indiffèrent plus ou moins.

Souvent présenté comme le roman autobiographique d'Antoine Blondin, Monsieur Jadis est d'abord un roman, une histoire bien structurée qui, même si l'on y retrouve de manière parcellaire la vie de l'écrivain, semble tout de même trop arrangée pour être considérée comme un récit purement autobiographique. En jonglant tout au long du livre entre première et troisième personne, Blondin se livre malgré tout à une sorte d'examen de conscience, mais plus qu'une recherche de vérité, l'auteur semble plus souvent aspirer à une certaine forme de beauté narrative, beauté qu'il parvient assurément à trouver.

« (…) Monsieur Jadis était encore à l'âge où l'on croit que l'espérance est belle sous les pas d'un promeneur, à minuit. Il attendait beaucoup de cette liberté mauve qui s'installe le soir, fertile en rencontres nouvelles et passagères, où l'on mène une partie d'où sont exclues les petites cartes de la vie quotidienne. Là, il retrouvait l'usage de ses atouts majeurs, préservés de la corruption des jours qui se ressemblent et du démenti qu'ils apportent. Il était à son aise dans ces représentations sans lendemain dont le vernis est chaque fois rafraîchi. En somme, ce qu'il appréciait le plus chez les inconnus, c'était que ceux-ci ne le connaissait pas. (…) » (p.26)

« (…) Devant ce qui se présente, je ne suis jamais neuf. C'est sans doute pourquoi j'entreprends peu de choses. (...) » (p.13)

« (…) C'est l'avantage des comparses qu'ils favorisent ces mutations, ces promenades dans des lopins de soi-même inexplorés, alors que les êtres les plus proches vous pétrifient par l'opinion qu'ils se sont faite de vous. (...) » (p.40)

Car Antoine Blondin, l'air de rien, est un styliste. Mais l'air de rien, aussi, et bien que n'étant pas de ceux qui admirent inconsidérément l'exercice - à une ou deux exceptions près -, le style de Blondin m'est agréable ; et de cet aveu, je finirais par m'étonner si je ne trouvais un autre charme, plus fondamental, à ce livre. Car outre la fluidité de la langue, son esthétisme sobre et ce que je serais tenté de qualifier de quasi perfection formelle sans vouloir faire écho à un écrivain contemporain récemment bien vilipendé, le livre de Blondin est aussi le tableau d'une époque restituée avec sans doute assez peu de fantaisie.

Les errances de Monsieur Jadis de bistrots en cellules de dégrisement sont ainsi le véhicule d'une visite dans le Saint-Germain-des-Prés des années 50, dans un Paris où la vie semblait moins artificielle et creuse qu'aujourd'hui, moins aseptisée aussi ; où les hommes et plus particulièrement les écrivains se distinguaient les uns des autres par une personnalité qui n'était pas seulement une posture dictée par la perversion d'un système médiatique omnipotent. Blondin, dans ce livre, et peut-être sans vraiment le chercher, exalte une France pittoresque à travers des personnages truculents, chaleureux, qui rappellent ces figures singulières dont sans doute chacun de nous peut encore trouver un exemple dans ses archives familiales. Au côté de sa pauvre mère dépeinte comme une femme un peu loufoque et gentiment désinvolte, et de Popo la clocharde érudite à la verve intarissable, Blondin brosse également les portraits à la fois réalistes et fantasques de deux figures littéraires de son entourage, Roger Nimier – son complice et ami fidèle jusqu'à la mort – et Albert Vidalie dont l'éloquence et la passion pour la chose militaire – et Napoléon en particulier – rappelle les envolées lyriques avinées de Jean Gabin dans la version cinématographique « audiardisée » du classique de Blondin, Un singe en hiver.

« (…) Monsieur Jadis débordait de gratitude pour un ami dont le seul défaut était celui de la cuirasse, tenait précisément à cette carapace où il se dérobait. Il se dit qu'il y avait du homard dans son cas.
— Tâche de te tenir à table, conclut Roger. Elles ont huit et neuf ans, ne l'oublie pas. Évite de proférer des gros mots comme travail, famille, vaisselle ; ne les fais pas trop rire, ça vieillit les enfants... Et puis ferme la porte derrière toi en partant et rentre tirer un coup à ton hôtel. Cette nuit, pour les natures un peu sociables, il descend des créatures dans toutes les cheminées. (...) » (pp.120-121)

« (…) Depuis le matin, j'avais senti qu'une catastrophe – à notre mesure – se tramait quelque part. Mon anxiété venait d'être prise à contre-pied : ce n'était pas du côté d'Odile qu'habitait le danger, ce piège qui se referme sur une journée mal engagée pour en faire un cauchemar, c'était chez Albert, c'était donc chez moi.
Quand il est entré, enchaîna Jean-Claude, il n'était pas au maximum de sa férocité, mais il fredonnait ses marches militaires, qui lui réussissent généralement moins bien que ses chansons de matelots : « On leur percera le flanc, ran-tan-plan... », si vous voyez ce que je veux dire. Il avait harponné ma préposée et la sommait de jouer les Batteries de l'Empire, disque admirable si on l'accompagne d'un Black-Velvet ou d'un Bloody-Mary et que nous ne passons qu'à cinq heures du matin pour mettre en déroute la gueule de bois. Je n'avais pas compris qu'Albert avançait beaucoup. Au troisième beaujolais, il s'est lancé dans un récit ébouriffant de la bataille d'Austerlitz (il faudra que je lui demande de me le refaire une autre fois). J'avais ici, sans m'en douter, des Provençaux, des Basques, des Normands en haleine, il te les a mobilisés dans la fascination... C'était le charivari par les augustes, mais chacun, le plus sérieusement du monde, revendiquait un rôle dans la parade. Trop sérieusement même... car, à cette table, il y avait également nos copains sénégalais qui piaffaient d'impatience glorieuse et d'héroïsme contenu. Quand Albert a terminé la fameuse tirade : « Vous pourrez dire que vous étiez à Austerlitz et l'on vous répondra : voilà un brave ! », ils n'ont plus pu tenir ; ils ont délégué un porte parole : « Et nous, où est-ce qu'on était ? » Vidalie l'a regardé en faisant la moue et lui a balancé tout crûment : « A la roulante. » L'autre a marqué un temps d'arrêt. Sous l'effet du dépit, j'ai cru d'abord qu'il allait éclater en sanglots ; puis il a insisté, de plus en plus provocant : « Répète, répète un peu qu'on était à la roulante, et peut-être même pas à Austerlitz si ça se trouve ? » Le père Albert n'y est pas allé par quatre chemins : « C'est déjà bien beau, a-t-il dit ; à l'époque, vous étiez encore en esclavage. » Il n'avait pas achevé qu'ils lui sont tombé dessus. Mêlée générale... Sans qu'on ait pu intervenir, il s'est retrouvé dans la rue, une lame à la main, celle du gros couteau de paysan qui lui sert à tremper la soupe. Le malheur a voulu que les flics l'interpellent à ce moment-là ; se croyant toujours menacé, il s'est retourné contre eux. Résultat : l'Empereur est prisonnier ! (...) » (pp.91-92)

Une belle part du charme de ce livre réside à mon sens dans cette combinaison de truculence et de mélancolie ; mélancolie d'un homme qui se retourne sur une vie qu'il n'a pas l'impression d'avoir vraiment vécue, et mélancolie de son lecteur, qui s'imprègne d'un passé, d'une époque qu'il aurait certainement moins méprisé que la sienne.

« (…) Ce fut le bonheur conjugal, particulièrement tolérable en échantillons. Ils vécurent l'existence multiple du voyageur qui peut choisir ses comparses « à la carte » et un décor selon humeur. Ainsi la saveur de chaque journée renouvelait-elle ce couple dont les états d'âme n'étaient plus nourris que de paysages et de rencontres. (...) » (p.102)

« (…) La vieille Angleterre commençait à dégrafer son corset. Son débraillé fit d'abord mal à des cœurs qui l'admiraient. Son génie ne s'exprimait plus guère, cette année-là, que par des poètes blasphémateurs et des galopins aux cheveux longs. Les Anglais, qui cultivent le respect de la personnalité avec autant de soin que le gazon domestique, se donnaient les gants de l'indifférence, oubliant simplement que le gazon, ils le tondent. Londres, en particulier, avaient pris un sérieux coup de jeune et s'en remettait mal. Elle offrait l'image d'une ville gamine abandonnée par ses parents et livrée par une monstrueuse surprise-partie aux extravagances de baronets en haillons. Les douairières s'exilaient pour des week-ends de huit jours, les lords gardaient la Chambre ou s'enfouissaient la tête dans les bunkers des terrains de golf, les majors proclamaient qu'ils étaient prêts à rempiler dans l'armée des Indes, mais précisément il n'y avait plus d'Indes. Cette cité qu'on devinait dure, précise, âpre, se drapait ingénument dans un cotillon court-vêtu, qui ébranlait les arêtes gothiques de Westminster ou celles du Parlement et accentuait la réprobation au fronton des immeubles en forme de coffres-forts qui s'infléchissent sur le Strand. Une civilisation tremblait donc sur ses bases dans la splendeur violente du néon, mais la bedaine altière de la cathédrale Saint-Paul, dans sa ceinture de ruines, était toujours là pour attester la pérennité des institutions sous la vanité des catastrophes. Le bar du Ritz également. (...) » (pp.196-197)

21 octobre 2012

Paul LÉAUTAUD : In Memoriam

Dans ses entretiens avec Robert Mallet, évoquant « Le petit ami » - son tout premier livre -, Paul Léautaud admettait l'amoralité de ses écrits, terme qui comme le suggérait Mallet, définit beaucoup plus justement l'écriture de Léautaud que l'immoralité, qui induirait pour sa part une volonté de scandale que Léautaud n'a jamais privilégiée à sa liberté d'exprimer sa pensée en dehors de toute entrave morale.

En traitant la mort de son père de la manière la plus dépourvue de sentimentalisme qui soit, In Memoriam - second livre de l'écrivain - pousse peut-être plus loin encore l'amoralité de Léautaud. Dans ce récit, l'écrivain, qui plus d'une fois a montré sa fascination pour la mort, détaille en effet assez froidement l'agonie de son géniteur, tout en consacrant préalablement une large part de la centaine de pages du récit à se plonger dans ce qui lui est plus naturel encore : ses souvenirs. La vie de ce père presque étranger défile sans amertume, on frise même parfois l'hommage involontaire lorsque Léautaud dépeint la force de la nature, l'homme à femmes insatiable que fut ce père à l'article de la mort.

« (…) Il paraît qu'il avait été irrésistible, que toutes les femmes en étaient amoureuses, et qu'il eut de ces bonnes fortunes qui comptent dans la vie d'un homme. Je me souviens d'un dîner d'artistes, il y a une quinzaine d'années, où quelqu'un le présenta comme ayant eu, en son temps, les plus jolies femmes de Paris. Pourquoi s'en étonner ? Une dame qui l'a beaucoup connu m'a raconté, au lendemain de sa mort, que dans ses beaux jours, qui durèrent longtemps, il lui arrivait souvent de coucher avec deux femmes à la fois, et de les sauter, comme on dit, chacune trois ou quatre fois sans se faire prier. En amour, il faut du sentiment, c'est entendu, mais pas trop. (...) » (pp.11-12)

Mais les souvenirs passés, il ne reste plus qu'un moribond un peu dégoûtant, et la grande comédie sociale qui précède le deuil, et l'accompagne jusqu'à ce qu'on se soit tout à fait lassé de pleurer ce défunt qui ne nous était, tout compte fait, pas si cher. Et c'est dans cette sincérité crue et clairement assumée que réside une belle part de l'intérêt de l’œuvre de Paul Léautaud.

« (…) Rentré à Courbevoie vers onze heures, je passai la nuit à veiller avec les mêmes profits que j'ai décrits plus haut. Mon père s'entêtait toujours à vivre et le lendemain mercredi, dès le matin, pour savoir enfin à quoi nous en tenir, ma belle-mère et moi, nous fîmes revenir le médecin. Il constata tout de suite un certain progrès. L'attouchement d'un œil, le froissement d'un muscle du bras ne produisirent aucun réflexe. Le cerveau était pris à son tour, plus aucune sensibilité. Seulement ce cœur, qui continuait à battre comme un enragé ! Il n'y avait plus qu'à attendre, et pas très longtemps, assura cet homme.
Attendre ! c'était assez dans nos moyens, et depuis le dimanche précédent, nous ne faisions guère autre chose, malgré nos allures dévouées. Nous y ajoutions même un peu d'impatience, sans trop nous l'avouer. Puisque cela devait si bien finir, le plus tôt serait le mieux. C'est si vrai, aussi, qu'on se fait à tout ! Depuis quatre jours que cela durait, nous nous étions mis à la hauteur, et le temps dégringolait tout de même, ma belle-mère à son ménage, mon frère à son bureau, et moi assis commodément à côté de mon père, songeant déjà à ces pages, et en faisant dans ma tête le meilleur brouillon possible. Et puis, c'étaient les manèges habituels, que j'avais déjà vus à Calais, pour la mort de Fanny. Des gens venaient aux nouvelles et il fallait bien les faire entrer. Un coup d’œil au malade, et l'on s'asseyait en rond autour du lit, pour bavarder. On parlait bien un peu du mourant, et de la mort, oui, le premier quart d'heure, mais rien n'était plus vite épuisé que les sujets éternels, et l'on arrivait à parler d'autre chose. On allait même jusqu'à rire, ma parole ! Quel brillant il prenait alors à mes yeux, celui qui était étendu là, qui ne disait plus rien, qui ne regardait plus rien, la bouche s'ouvrant seulement automatiquement sous la poussée de son souffle. C'était donc là toute la douleur des vivants pour les morts ! (...) » (pp.84-86)

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Articles les plus consultés cette semaine