12 novembre 2009

Henry MILLER, sur l'Amérique et le progrès

« (...) Imaginez maintenant, tandis que le rideau tombe, que le temps est magnifique, l'air embaumé, et que de la baie voisine monte l'odeur des coquillages. Vous vous promenez sur le littoral de l'Atlantique avec votre complet de ciment et vos chaussettes à talons d'or - et voilà le grondement de Chop Suey qui vous arrive aux oreilles. Les bougies d'allumage flamboient sur la Great White Way. Les lieux d'aisance sont ouverts. Vous essayez de vous asseoir sans froisser le pli de votre pantalon. Assis sur le pur asphalte, vous laissez les paons vous chatouiller le larynx. Les ruisseaux roulent du champagne. La seule odeur est celle des coquillages qui vient de la baie. C'est un beau jour embaumé et toutes les radios marchent à la fois. Vous pouvez en avoir une attachée au croupion - pour un tout petit peu plus cher. Vous pouvez la brancher sur Manille ou Honolulu tout en marchant. Vous pouvez avoir de la glace dans votre eau frappée ou vous faire enlever les deux reins à la fois. Si le tétanos vous cloue la gueule, vous pouvez vous faire mettre un tube dans le rectum, et croire que vous manger. Vous pouvez avoir tout ce qu'il vous faut au doigt et à l’œil. C'est-à-dire, si c'est un beau jour embaumé et si l'odeur des coquillages vous arrive de la baie. Parce que pourquoi ? Parce que l'Amérique est le pays le plus grandiose que le bon Dieu ait jamais fabriqué, et si vous n'aimez pas ce pays vous pouvez foutre le camp et retourner d'où vous venez. Il n'y a rien au monde que l'Amérique ne veuille faire pour vous si vous le demandez poliment. Vous pouvez vous asseoir sur la chaise électrique et pendant qu'on fait passer le jus vous pouvez lire tous les détails de votre propre exécution. Vous pouvez regarder votre image, assis sur la chaise électrique, tout en attendant l'exécution.
Spectacle permanent du matin jusqu'à minuit. Le plus beau, le dernier cri. Si beau, si dernier cri qu'il exaspère en vous la solitude et le désespoir. (...) »

Extrait du recueil de nouvelles Printemps noir, de Henry Miller (1933/1934) - Traduction de Henri Fluchère, pour les éditions Gallimard (1946).

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