13 janvier 2011

Eugène DABIT : Faubourgs de Paris

Si l’œuvre de Eugène Dabit n'est pas totalement tombée dans l'oubli, c'est surtout grâce au cinéma. Son premier roman a été popularisé à l'écran par Marcel Carné, sous les traits de Arletty et Louis Jouvet, dans le film du même nom : Hôtel du Nord. Dans ce livre, Dabit racontait d'une manière romancée son histoire ; cet hôtel, c'était celui qu'avaient tenu ses parents le long du canal Saint Martin.

Mais l’œuvre de Dabit, conséquente pour un homme mort à l'âge de 38 ans, me semble aujourd'hui très largement méconnue. Un certain nombre de fictions, ou de romans librement inspirés de sa vie, et aussi des textes plus solidement ancrés dans le réel, dont un journal intime et des chroniques. Parmi ceux-ci, les textes réunis sous le titre Faubourgs de Paris, publiés au début des années 1930, d'abord de manière fragmentée dans différents journaux, avant de paraître sous ce titre chez Gallimard en 1933.

Il s'agit d'une chronique sociale du début du 20ème siècle. Dabit y raconte la vie des prolétaires des quartiers nord-est de Paris, il évoque ses souvenirs d'enfance, observe, réfléchit. Le livre s'articule en quatre parties : la première sur le 18ème arrondissement, où Dabit raconte ses pérégrinations d'enfant dans un Paris en mutation. On passe de la Goutte D'or à Montmartre, de la porte de Clignancourt à Jules Joffrin pour faire une petite halte du côté de Pigalle. Dans les autres chapitres, l'auteur se rappelle des souvenirs d'école, et ses débuts d'adulte successivement dans le 19ème arrondissement, puis en exil dans la banlieue pour quelques temps encore champêtre de l'époque, à Montlhéry.

Le Paris à l'aube du vingtième siècle est encore hésitant, ses faubourgs sont en gestation. Il y a les terrains vagues, les bâtisses anciennes à taille humaine, il y aussi « la zone », ces bidonvilles faits de baraquements de fortune aux toitures en carton bitumé. Mais la folle urbanisation est en marche, et si le propos de Dabit sur les 30 premières pages n'est pas très clair, s'il tient d'abord plus de l'évocation et de la description, rapidement, ce propos se fait beaucoup plus tranchant. Dabit, très clairement, déplore et même maudit les changements qui s'opèrent à grande vitesse dans sa ville. Son environnement change, l'horizon est dévoré par les constructions de plus en plus massives, tout est remodelé par l'homme, jusqu'aux moindres parcelles censées évoquer la nature (les arbres rachitiques aux pieds emprisonnés dans des grilles, etc...).

Pour exprimer son dégoût, Dabit use souvent d'une inspiration remarquable, et d'un sens de l'observation dont seul un esprit libre est doté. On croirait parfois lire du Henry Miller dans ses saillies contre la modernité :

« (…) Le « funi » descendait sagement de l'église Saint-Jean-Baptiste à la place de la République, remontait lentement, stationnait sur une voie de garage, et, branlant, grinçant, pour dix centimes vous faisait parcourir le Faubourg du Temple et la rue de Belleville. Il rappelait l'âge d'or des expositions universelles. Son matériel rouille dans quelque dépôt ; dans l'esprit des vieux Bellevillois, il est devenu un appareil fabuleux. Des autobus le remplacent. Ils montent vivement, ronflent comme des avions. Mais pourquoi ce besoin de vitesse ? Pourquoi imaginer que le temps est de l'argent ? A pied, on fait tant de découvertes ! (...) » (p.72)

« (…) Autour de ces villas, l'espace libre se resserre. Jardinets entourés de grillages, baraques à poules et à lapins, les possesseurs de ces maigres biens son prisonniers. Ils vont chaque jour travailler à Paris, rentrent chaque soir éreintés ; et le dimanche, ils réparent les ravages du mauvais temps, ratissent, édifient une cabane. Ils sont propriétaires ; dans leur maison, comme l'escargot dans sa coquille. Ils ont plein la bouche de leur jardin, de leurs plantations ; leur lotissement est un monde ! Pour réaliser un vieux rêve, ils ont créé des villages dont l'avenir est misérable ; ils n'ont su qu'asservir bourgeoisement la terre, l'enlaidir, la partager.
Ces hommes, je les observe. Je regarde leurs faces où des rides trahissent la lassitude ; leurs chemises sales et leurs faux cols élimés ; leurs mains aux ongles en deuil ; et leurs vêtements défraîchis. J'imagine quelle toilette hâtive ils ont faite, avec du sommeil plein les yeux. Tous lisent religieusement leur journal, beaucoup en ont un second qui sort à demi de leur poche. Ils disent en soupirant : « Il n'y a rien, ce matin. » Que souhaitent-ils pour les tirer de leur vie quotidienne : une guerre ? Une révolution ? Les crimes, les reportages sensationnels, les discours politiques de leurs grands hommes, les passionnent. Ils cancanent comme des concierges, et gémissent à la pensée de rentrer au magasin ou au bureau. (...) » (p.117-118)

« (…) Le temps c'est de l'argent – de l'or ! puisqu'on n'a qu'une trentaine de minutes à consacrer à l'amour, au rêve, entre des heures de servitude. (...) » (p.74)

« (…) Je suis dans la ville de leurs rêves, les pieds dans la boue, enfermé entre des maisons, le cœur en révolte contre notre destin. Je me rappelle cette grande ceinture verte de la campagne, la couleur des saisons, une ligne d'horizon où seuls les arbres s'élèvent vers le ciel. La vue d'un cheval, d'un tas de fumier dans une cour, de l'herbe maigre d'un jardin public, me surprennent. Partout, des hommes au milieu de leur création ; des hommes acharnés à détruire, creuser, bâtir, étalant leurs faubourgs, afin que la terre ne soit plus qu'une immense ville à leur image. » (p.134)

« (…) Nous allons en pèlerinage rue Sorbier, rue des Cascades, rue des Envierges, rue du Retrait, rue de l'Ermitage. On abat les masures, les vieux s'en vont mourir Dieu sait où. On construit des immeubles qui cachent le ciel, des hôtels où les jeunes commencent une carrière d'homme. Prisons de la fatigue et du sommeil. Je ne crois pas découvrir un monde meilleur. (...) » (p.59)

Rétrograde, Dabit ? Certainement, mais surtout attaché au peu de liberté qu'on voulait bien laisser à l'homme. Les passages criants d'une cruelle lucidité pleuvent sur les pages comme des giboulées, les accalmies deviennent rares, surtout lorsque Eugène Dabit se livre à des conclusions en fin de chapitre.

« (…) Tant de logements dont je sais les richesses qui veulent cacher la défaite, les ambitions déçues : des salles à manger où je reconnais les meubles étriqués et le décor des galeries d'ameublement du boulevard Barbès ; et des chambres où il n'y a rien que de  pauvres choses usées par des habitudes, tachées par des gestes quotidiens, accablées par la vie. Là, des hommes et des femmes qui se retrouvent avec le soir, les lèvres pâles, le front vide de pensées, les mains lasses ; qui mangent sans entrain ; et, leur repas fini, lisent un journal. Puis s'endormiront, rouleront dans un fleuve sombre qui après les détours d'un décevant plaisir et du cauchemar, les ramènera vers les bords d'un jour pareil à d'autres jours, où leurs efforts aideront à créer un monde plus monstrueux qui les écrasera. (...) » (p.35-36)

Se réclamant plutôt du prolétariat (plus par héritage filial que par son mode de vie plutôt bohème, comme la postface nous le révèle en faisant référence à une critique que lui aurait fait Roger Martin du Gard, un de ses admirateurs avec André Gide), Dabit n'en est pas moins intraitable avec ses congénères. Cette dureté est mêlée d'une certaine compassion, certes, mais jamais d'un lyrisme populiste aveuglant. Pas d'ode à la bravoure et aux nombreuses vertus cachées du pauvre ici, mais une description clinique de l'abjection de ces existences que nul n'a choisi, et dont nul ne semble pouvoir s'extirper autrement que par la mort :

« (…) Impossible de s'isoler. Des murs de carton, des portes mal jointes, des fenêtres ouvrant sur la galerie, des cabinets communs. Comment résister au désir d'épier son voisin ? Ah! la vie est pour tous semblable. Du travail, du sommeil, de la mangeaille.
L'amour, la maladie, la naissance, la mort, les bonnes et les mauvaises nouvelles, une rumeur ou des confidences qui volaient de bouche en bouche, de porte en porte, les annonçaient. (...) » (p.63)

« (…) On se répète que de malheureux copains habitent encore des taudis. Les torchons, les linges qui flottent aux fenêtres, les crêpages de chignons, les observations du portier, les gueulements, les puanteurs, le manque de ciel, on s'en fout !
On a sa case, sa place, sa pauvre place dans le monde, et on arrive à joindre les deux bouts. Aujourd'hui, qui choisit son destin ? (…) » (p.65-66)

« (…) De station en station, le train s'est allégé. On reconnaît les usagers à leurs manies. Pour la place des Fêtes, ils se réunissent dans la voiture de tête. A peine le convoi arrêté, la foule se précipite vers l'ascenseur.
Une cage rectangulaire où quarante personnes s'entassent. Un dernier bain de sueurs et d'haleines, un dernier instant à contempler les hommes. Je me reconnais dans ces faces ternes ; je me retrouve dans ces êtres qui finissent une longue journée, qui sont encore prisonniers, et ardemment souhaitent la solitude. La montée est rapide, une bouffée d'air pur entre dans l'ascenseur. Je songe à un monde où nous vivrions sous la voûte des cieux. Un brusque arrêt, le grincement d'une porte d'acier. Vite, je regarde ces voyageurs dont s'empare le sommeil : femmes dont se fane le maquillage, hommes au linge sans fraîcheur. Ils bâillent, ils soupirent, ils s'enfuient, comme pris de panique. La femme renonce à plaire, l'homme à conquérir. (...) » (p.69)

Et rien ne résiste au rouleau compresseur de ces existences mornes, surtout pas l'amour :

« (…) On regarde les jeunesses qui ne connaissent pas leur bonheur, puis avec un soupir on se perd dans la foule, en ruminant ses souvenirs de jeune fille. Autrefois, le dimanche, on n'avait pas le souci d'un ménage, mais celui de sa toilette et des amoureux ! La glace d'une devanture brille, on s'arrête devant une seconde : les cheveux en désordre entourent un visage morne, avec une peau transparente, usée. On va « en négligé », aux pieds de vieilles pantoufles. Le désir de plaire a disparu, comme une fleur se fane. Fini la beauté, fini l'amour... (...) » (p.78)

Au contraire d'un panégyrique prolétarien, Dabit s'attarde plutôt sur la petitesse des hommes et de leurs femmes, jamais à l'économie de mesquineries, de mépris à l'égard des moins bien lotis, ou de jalousies envers les moins mal en point.

« (…) Et il fallait se remuer, courir aux provisions, cuisiner, coudre, torcher les marmots ! C'était la vie de la tribu, tracassière et collective. Chacun calomnié, jalousé, méprisé. Ou des camaraderies folles : « amis comme cochons », les femmes passant ensemble leurs journées, les hommes se rejoignant au bistrot, jusqu'au soir de brouille où dans l'escalier éclatait l'engueulade, tandis que les locataires riaient. (...) » (p.63)

« (…) Chaque mois, de nouvelles bâtisses cachaient l'horizon. Je ne découvrais partout que laideur ; j'écoutais des cris qui n'avaient plus ni drôlerie ni imprévu. Ces gosses au teint blême, au corps chétif, n'annonçaient pas un meilleur avenir. Déjà accoutumés aux promiscuités et aux chicanes, plus mûrs pour le vice que pour une délivrance, et ne connaissant de la campagne que la plaine pouilleuse du Bourget.
Habitations à bon marché ! « H.B.M. » On y faisait bon marché des vies ! (...) » (p.65)

« (…) C'est ainsi que le monde s'organise et que les hommes affirment leur puissance. Au Hameau des Bois, comme ailleurs, ils s'unirent en une Association de Propriétaires, eurent un syndic, des assemblées, pour se défendre contre un lotisseur plus roué qu'eux, faire respecter leurs droits par la Ville, et préparer leur avenir. Je fus de l'une de ces réunions. Tous les propriétaires y assistaient, graves, comme si le sort du quartier dépendait de ce débat. Après quelques singeries pour l'élection du bureau, on se chamailla, chacun défendant ses intérêts. Celui-ci possédait dix mètres de façade, celui-là vingt-cinq ! L'un voulait qu'on plaçât devant sa villa un lampadaire ; un autre qu'on empêchât les étrangers de traverser le hameau. Le sens de la propriété, mieux que l'alcool, tournait leurs têtes. (...) » (p.66-67)

Et Dabit se risque à un début d'explication à cette bassesse standardisée :

« (…) Nous voulions tous obtenir des bons points et la croix à la fin de la semaine, plus par gloriole que par amour de l'étude. Nous apprenions à être vaniteux et jaloux, à nous épier et nous « cafarder » ; nous nous devions de travailler avec une saine émulation, répétait notre maître. Quelque chose des luttes que nous aurions plus tard à soutenir dans la vie. (...) » (p.42)

Politiquement, Eugène Dabit était un homme engagé, séduit par le communisme, comme bien des intellectuels de son temps. Mais dans ce texte, Dabit ne donne jamais dans l'idéologie, jamais dans l'aveuglement. Sur les conseils de Roger Martin du Gard (comme le révèle une fois de plus la postface de Pierre-Edmond Robert), l'écrivain aurait épuré son premier manuscrit, et c'est précisément ce qui fait toute sa qualité, toute sa force.

Qu'il parle du 18ème arrondissement, du quartier de Belleville, de ses souvenirs d'écolier ou encore de son séjour à Montlhéry, on sent une justesse de ton, une acuité dans l'observation, un détachement. Ces témoignages apparaissent comme des documents précieux à qui souhaite comprendre la vie parisienne de la première partie du 20ème siècle, à l'époque où la capitale n'avait pas encore dégueulé sa laideur sur toute la banlieue, au temps où Montmartre avait encore l'aspect d'un village (où ses moulins et ses rues n'étaient pas des attractions pour touristes, et où la construction du Sacré-Coeur n'était pas encore tout à fait achevée pour les y agglutiner), où le banlieusard était encore un campagnard, et, aussi, où le prolétaire parisien était, déjà, le prisonnier d'un système bafouant singularité et liberté des individus, au profit d'un ordre économique impératif et suprême, la seule raison d'exister des hommes.

Au vu de la richesse de ce texte, on regrette que le projet de Dabit, dont l'intention était de chroniquer de manière plus exhaustive le Paris des années 30, n'ait pu voir le jour. Mais ce petit livre représente déjà, à lui seul, une lecture remarquable.

« (…) Plein de confiance, je me répétais les paroles de mon directeur : « L'instruction vous ouvrira toutes les portes. »
Elle m'ouvrit celles d'un atelier de serrurerie où l'on faisait la journée de dix heures... (...) »

« (…) Deux trimestres ne s'étaient pas écoulés que la cité avait perdu sa fraîcheur. Les mûrs des escaliers étaient éraflés par les meubles ; des tracts révolutionnaires, des inscriptions grossières, des traces de doigts, les souillaient ; des trainées de couleur y dessinaient des paysages. Les marches aux carreaux de faïence blanche se couvraient de crasse. A chaque étape, sur la galerie desservant les logements, le vert joyeux de la rampe s'éteignait, les portes se tachaient de boue et de graisse, et aux fenêtres, çà et là, du papier remplaçait une vitre. (...) » (p.62)

« (…) Pâtisseries, horlogeries-bijouteries, friteries, bazars, chemisiers, chapeliers, bal-musette. On y pénètre, tout est à portée de la main ; avec un peu d'argent on cède à ses désirs ; comme partout, on chaparde ! Des couleurs vives tachent les devantures, bariolage joyeux ; des affiches font naître de nouveaux désirs. (...) » (p.72)

« (…) A midi, rue des Pyrénées, commencent à siffler les sirènes. Les portes des usines s'ouvrent ; les ouvriers sortent, isolés, par groupes, courant, criant, et des gars sautent sur des vélos. Depuis sept heures du matin prisonniers, ils vont vers des gargotes reprendre des forces, joyeux de ce moment de liberté. (…) » (p.73)

« (…) L'habitude qu'a l'ouvrier de sa besogne est si vieille que ses gestes sont devenus mécaniques ; il ne pense plus à rien ; il marche, le sac sur le dos, de la péniche à la voiture, revient, reprend un sac ; n'est qu'un maillon dans la chaîne des débardeurs. (...) » (p.86)

« (…) Si l'on pensait, l'existence deviendrait infernale. (...) » (p.119)

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