5 novembre 2011

Premières lignes : L'Italie à la paresseuse de HENRI CALET


« Pour qui me prend-on, à la fin ? Il m'arrive de me le demander. On doit penser de moi que je suis une sorte d'endormi qui s'étiole dans les limites du 14e arrondissement ; on se dit probablement que je suis un sédentaire, un personnage falot, pâlot et démodé, un velléitaire même, un banlieusard ou presque, un besogneux au gros bon sens, content de rien, cultivant son jardin avant l'heure, un retraité à demi recouvert d'une fine poussière d'ennui, un homme usé qui attend d'avoir atteint l'âge d'être reçu à l'hospice de vieillards de l'avenue d'Orléans...
Usé, je le suis un peu, certes. Ou plutôt, c'est mon cœur qui est usé - jusqu'à la trame - comme si l'on n'avait pas cessé de me le limer à petit coups répétés. En cet instant, je sens encore qu'on s'acharne sur lui. Mais j'ai fini par m'habituer à cette douleur secrète. D'ailleurs, c'est peut-être un rat que j'ai contre le cœur, et qui me le mordille toujours, qui s'en nourrit... Rien de tout cela ne se remarque à première vue, du moins je le souhaite.
En somme, je suis comme tout le monde. Pourtant, les gens que je rencontre dans les hasards de la vie paraissent souvent étonnés de me voir tel que je suis. C'est assez agaçant. Je les déçois, ce semble. Qui devrais-je être ?
Je ne sais ce qu'ils escomptent, après tout. Espèrent-ils trouver un sauvage, un apache ? Faudrait-il que je me grime en « vieux travailleur » ou en « économiquement faible », que je porte un chandail à col roulé, des espadrilles, pour ne pas les désappointer trop ? J'ai l'impression qu'ils aimeraient bien m'entendre leur parler un argot spécial à nos contrées.
De plus, j'ai observé que les interlocuteurs se croient fréquemment obligés d'énumérer devant moi les quelques monuments importants de l'endroit (le Lion de Belfort, principalement) et les rares sites plus ou moins pittoresques des alentours. Or, cela me gêne parce que je connais très mal le 14e dont on veut que je sois le chantre. Ainsi, par exemple, j'ignore comment s'appelle la rue qu'il me faut traverser chaque jour en sortant de chez moi, à gauche.
Car je sors de chez moi... Je vais dans le 6e, dans le 7e ; je vais outre-Seine, dans le 17e ; j'ai déjà, de fois à autre, déserté Paris ; j'ai été en Suisse, pendant trois semaine, j'ai été en Algérie... Et je viens de passer huit jours en Italie...
Oui, je suis décidé à renoncer à cette légende délusoire, à détromper mon monde, définitivement : je ne place pas mon arrondissement au-dessus de tous les autres. J'ajoute que, d'une façon générale, je n'ai pas d'attirance particulière pour les bas quartiers (comme l'on dirait : les bas morceaux) ; je suis aussi sensible au faste.
Assez de littérature arrondissementière ! (...) »

Henri Calet, L'Italie à la paresseuse (1950) ; réédité en 2009 par les éditions Le Dilettante.

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