6 juin 2012

Léon WERTH : 33 jours

C'est d'un livre à cheval entre littérature et Histoire qu'il sera ici question et il se pourrait que cet article marque une transition assez pertinente entre les cinq premières années de ce blogue et ce qui, je pense, occupera une part de plus en plus importante dans les mois et les années à venir (vous serez prévenus). Non que je tourne le dos à la littérature, j'ai encore beaucoup à découvrir, mais mon cheminement de lecteur en quête de vécu bien plus que d'imaginaire ne pouvait guère me conduire autre part que vers une réconciliation avec l'Histoire, discipline qui, comme la littérature, m'aura ennuyé durant toute ma scolarité ; ou plus que l'Histoire à proprement parler, la manière très technique dont on l'aborde dès les premières années de classe, et qui suffit généralement à vous en détourner jusqu'à la tombe.

À l'enchevêtrement de dates et d'évènements rendus plus ou moins abstraits au fil des siècles, je préfère de loin l'analyse ou le témoignage, pourvu qu'ils soient honnêtes. Avec 33 jours, c'est  presque exclusivement au témoignage que se livre Léon Werth (1878-1955), et l'écrivain journaliste – ami d'Octave Mirbeau et de Saint Exupéry (qui lui dédia « Le Petit Prince ») – se refuse autant qu'il le peut au commentaire et à l'interprétation pour se focaliser sur une observation quasi clinique des moindres anecdotes, des moindres réactions, les siennes comme celles des gens qu'il côtoie.

Ce manuscrit inédit jusque dans les années 90 fut rédigé à chaud, au lendemain de la débâcle de l'armée française face aux Allemands. Léon Werth y raconte son exode, du 10 juin au 13 juillet 1940, l'interminable voyage de Paris à la maison qu'il possède dans le Jura, où il souhaite se réfugier avec sa famille. On se retrouve au cœur d'une des périodes les plus humiliantes de notre Histoire, dans un contexte où le vaincu tentait de s'accommoder de la présence du vainqueur, où la dignité et le courage des uns se heurtaient à l'opportunisme et la soumission résignée des autres, le tout se confondant dans un climat d'inanité plus frappant que jamais.

En 150 pages denses, Léon Werth fait la chronique d'une France rurale brûlant ses derniers espoirs, solidaire avec les siens lorsqu'elle peut se le permettre, fière face à l'autre dans les mêmes circonstances. L'écrivain illustre un rapport ambivalent à l'occupant à travers son ressenti intime, hésitant entre mépris et compassion pour ces hommes qui pour le plus grand nombre n'ont, comme lui, pas cherché à en arriver là et ne savent pas tellement ce qu'ils y font. Entre défiance et respect, méfiance et cordialité, les rapports entre vaincu et vainqueur ne cessent de balancer.

« (…) Nous nous reposons, assez loin de la route, à la lisière d'un bois. La solitude, le silence sont tels que la guerre semble loin. Mais un fil téléphonique, installé par les Allemands, traîne au sol, dissimulé dans l'herbe. De la route vient un soldat. Il s'approche de nous et nous tend une boîte de singe.
Je me sentais humilié. J'étais le vaincu, qui reçoit sa nourriture de la générosité du vainqueur. Telle est la guerre, elle impose une grossière simplification ; elle pense pauvre, elle contraint à penser pauvre, par grosses catégories, elle oppose les nations dans un excès d'unité qui n'est que démence, elle oppose le vainqueur et le vaincu, elle supprime les conflits délicats et les remplace par un pugilat. Si grand que soit le pugilat, ce n'est qu'un pugilat. Mais rien ne peut faire en cette minute que ce soldat ne soit toute la victoire et moi, toute la défaite. (...) »
(p. 65-66)

« (…) Cette guerre ne s'est point développée comme les autres. On n'y a point créé de la haine par images d'Épinal. Il est assez remarquable que l'on n'entende presque plus le mot « Boches » et que les Allemands soient devenus les Allemands. Mais ce qui me paraît non moins étonnant, c'est que les femmes ne disent pas les Allemands, mais les soldats. Comme s'il y avait une sorte d'équivalence entre toutes les armées du monde. (...) »
(p. 118)

« (…) L'un des cuisiniers a apporté une grammaire allemandes. Il s'assied à côté de la fille de Madame Rose, une jeune fille de seize ans. Ils se penchent tous deux sur un exercice de vocabulaire. Cela était simple, sans rien d'ambigu. La jeune fille ne se pose aucun problème. Ce n'est pas une paysanne ; elle fait un monotone travail de confectionneuse, elle rêve sans doute de Paris et des grands magasins. Ces soldats de Saxe et du Rheinland ne sont pour elle que des jeunes gens en vacances.
Spectacle qui eût été intolérable, pour le revanchard, le badaud des revues de 14 Juillet, le patriote de café-concert. Mais ce sont des types disparus et qui ne sont point à regretter. Je me demande d'ailleurs si, dans toutes les guerres, il n'y eut point de ces contacts entre populations vaincues et soldats vainqueurs. Les historiens et les romanciers les ont négligés, parce qu'ils voulaient leurs récits édifiants et pudiques, parce que ces pauvres détails brisent leur ligne générale, altèrent leur grossière imagerie. (...) »
(p. 127)

Léon Werth observe scrupuleusement les évènements, donc, mais bien qu'il s'interdise de les interpréter, il ne peut s'empêcher de livrer quelques commentaires, et si l'on devine souvent sa nature inlassablement humaniste, l'idéal de l'homme ne masque par bonheur pas tout à fait la réalité des faits.

« (…) A causer avec un paysan, je n'ai jamais connu de gêne, avec un ouvrier souvent. Il arrive qu'un paysan prenne les mots entre ses doigts, comme il prend un épi, un grain de blé. Le citadin apprend de lui à connaître le blé et l'avoine et à ne point raisonner sur les céréales. L'ouvrier a appris de la ville et des journaux le jeu des abstractions passionnelles, la jonglerie avec des poids faux. Il distingue mal la chose, l'abstraction et les passions qu'on lui inocule, quand il est en état de foule. (…)  » (p. 22)

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