1 septembre 2010

Christophe Donner, sur la littérature

« (...) Comment se débrouiller pour que la représentation de soi échappe au poison de l'imagination ?
Il n'y a aucun moyen. Le mal est en nous. Et la plus belle distraction que la littérature propose, c'est de le combattre. C'est ainsi que la littérature est toujours une attaque, de soi ou des autres, affectueuse ou haineuse, mais quel que soit le ton qu'elle emploie, elle s'attaque toujours à quelque chose. A quoi ?
A l'imagination, en fait. Je veux dire au mensonge. (...) »

Christophe Donner, extrait de Contre l'imagination, Fayard (1998).

Sherwood Anderson, sur l'opinion publique

« (...) Les livres, si faiblement conçus et si mal écrits qu'ils puissent être à notre époque de précipitation, se répandent dans tous les foyers ; les magazines circulent par millions d'exemplaires, les journaux sont partout. De nos jours, un fermier qui se chauffe près d'un poêle, dans une boutique de village, a l'esprit rempli jusqu'aux bords des paroles des autres. Les journaux et les magazines l'ont pompé à fond. Une grande partie de cette vieille ignorance un peu brutale, qui présentait en somme un beau côté d'innocence enfantine, a disparu pour toujours. Le fermier près de son poêle est le frère de l'homme des villes. Si vous l'écoutez, vous vous apercevrez qu'il parle avec autant d'abondance et d'absurdité que nos meilleurs citadins. (...) »

Sherwood Anderson, extrait de la nouvelle "L'homme de Dieu", tirée du recueil Winesburg-en-Ohio (1919) ; traduit de l'américain par Marguerite Gay ; première édition française Gallimard publiée en 1961 (réédition 2010).

H.L. Mencken, sur la fatuité des hommes

« Ce que les hommes, dans leur égoïsme, confondent volontiers avec un manque d'intelligence est tout simplement l'incapacité de la femme à manier cette foule de petites ruses intellectuelles, cet ensemble de connaissances insignifiantes - véritable collection cérébrale de timbres - qui constitue le bagage mental d'un mâle moyen. Un homme se figure qu'il est plus intelligent que sa femme, parce qu'il sait mieux additionner une colonne de chiffres et parce qu'il comprend le jargon imbécile de la Bourse, parce qu'il est capable de distinguer entre les idées des politiciens concurrents ou parce qu'il est initié aux minuties de quelque profession sordide ou dégradante, comme celle de juriste ou de marchand de savon. Mais ces vains talents, tout superficiels, dont l'acquisition demande à peu près le même effort mental que le fait, pour un chimpanzé, d'apprendre à attraper un penny ou à frotter une allumette, ne doivent rien à l'intelligence. Tout ce bagage de "tours d'adresse" d'un homme d'affaires moyen est excessivement enfantin. Il n'est pas besoin de plus de sagacité pour conduire une intrigue diplomatique ou pour doser laborieusement de mauvais médicaments, ou pour élaborer un droit plus mauvais encore que pour conduire un taxi ou réussir une friture. Il n'est guère d'observateur, pour peu qu'il connaisse le commun des hommes d'affaires - je ne parle que de ceux qui réussissent - qui ne soit frappé par leur léthargie intellectuelle, leur ingénuité incurable et leur manque étonnant de sens commun. Feu Charles Francis Adams, au terme d'une longue vie passée dans l'intimité des hommes d'Etat, a déclaré n'avoir jamais entendu dire par l'un d'entre eux quelque chose qui vaille d'être entendu. C'étaient des hommes courageux, ayant réussi dans un monde masculin, mais qui, au point de vue intellectuel, étaient creux comme des outres. (...) »

H.L. Mencken, extrait de Défense des femmes (1918), traduit de l'anglais par Jean Jardin ; Gallimard, 1934.

H.L. Mencken, sur le mariage

« (...) dans ce monde complètement dépourvu d'idéalisme clair et, par là, dominé par le culte du matérialisme, le mariage offre la meilleure carrière à laquelle une femme moyenne raisonnable puisse aspirer et, dans nombre de cas, la seule qui offre vraiment des moyens d'existence. Ce qui est estimé et apprécié dans notre société matérialiste et inintelligente, ce sont précisément ces petites capacités pratiques auxquelles excelle l'homme et qui lui tiennent place d'intelligence. La femme, excepté dans les cas où elle montre une tendance masculine qui frise la pathologie, ne peut espérer pouvoir concurrencer les hommes dans ce domaine ; mais elle est toujours libre d'échanger ses charmes contre une part substantielle des bénéfices de l'homme, et c'est ce qu'elle s'efforce presque toujours de faire. Elle s'efforce de trouver un mari, et trouver un mari c'est, dans un certain sens, s'attacher un spécialiste pour ces besognes où elle manque d'habileté. C'est pourquoi elle a au moins un principe ferme dans la lutte pour l'existence, où la possibilité de subsister est principalement basée non sur des talents qui lui sont propres, mais sur ceux dont elle manque généralement : avant de succomber dans la lutte, y faire succomber un homme. Grâce à sa ruse, elle sait changer son désavantage en avantage. (...) »

H.L. Mencken, extrait de Défense des femmes (1918), traduit de l'anglais par Jean Jardin ; Gallimard, 1934.

H.L. Mencken, sur le sens de l'honneur

« (...) L'homme [...], si ostentatoire qu'il se montre au point de vue de l'honneur, en fait rarement preuve dans les circonstances vitales. Il peut être honorable dans le jeu, car le jeu est un simple amusement, mais il est rarement honorable en affaires, car c'est là une question de pain. L'honneur le guide peut-être dans ses sports, aussi longtemps que l'enjeu est insignifiant, mais l'empêche rarement de faire des parjures dans un procès juridique ou de frapper au-dessous de la ceinture dans un combat quelque peu sérieux. L'histoire de toutes ses guerres est une histoire d'allégations mutuelles de pratiques déshonorantes, et ces allégations sont presque toujours bien fondées. La meilleure imitation de l'honneur qu'il puisse jamais produire dans ses guerres est une sentimentalité très assurée qui lui fait prendre l'attitude humaine à l'égard d'un adversaire blessé ou désarmé ou encore rendu inoffensif de toute autre façon. Même là, son soi-disant honneur n'est rien de plus qu'un geste théâtral, à la fois stupide et malhonnête. Dans un vrai combat, il mord. »

H.L. Mencken, extrait de Défense des femmes (1918), traduit de l'anglais par Jean Jardin ; Gallimard, 1934.
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