17 octobre 2011

Louis-Ferdinand CÉLINE : Féerie pour une autre fois

Tentons de resituer un peu les choses : nous sommes au début des années 1950, après un exil de plus de six ans au Danemark, Louis-Ferdinand Céline est revenu en France. Il a échappé à l'épuration de la libération (la publication de ses pamphlets avant et pendant la guerre l'avait fait ranger parmi les collaborateurs - à ce sujet, la lecture d'un article de Pierre Lainé dans Le Monde est fortement recommandée)  mais en a payé le prix fort : près de deux ans de prison à Copenhague dans des conditions sanitaires déplorables, pour finalement être relâché, puis amnistié en France. 

Pour l'écrivain, tout est à refaire, le génie d'hier est devenu un paria. Mais plutôt que caresser son lecteur dans le sens du poil en tentant de se faire pardonner les horreurs dont on l'accuse, Céline choisit de lui rentrer dans le lard, et c'est là l'essentiel du propos de la première partie de Féerie pour une autre fois. Céline se pose en victime et semble prendre un malin plaisir à préjuger des réactions indignées qu'il suscitera. Ses souvenirs, ses rancœurs, ses justifications, aussi, se mêlent à la chronique de son quotidien de prisonnier malade. Car c'est de sa prison danoise que l'écrivain nous parle, ou plutôt, nous interpelle. Sa position victimaire amuse, l'écrivain en fait des tonnes, la réalité est noyée dans ses outrances, et le grand gagnant est l'Art. Le style de Céline n'y a jamais été si puissant, sa verve paraît encore plus fleurie qu'avant-guerre, et sa prose plus saccadée heurte autant qu'elle fascine. 

« (...) Je me plains de la pellagre, des bourdonnements, des vertiges et de mon névrome du bras droit... En sorte surtout de la guerre 14 ! Pour ça que je me suis insurgé ! que j'ai piqué une colère ! la Nom de Dieu ! que ça recommence pas ! Je voulais empêcher l'Abattoir ! Ah, merde alors qu'est-ce que j'ai pris ! Il m'a montré l'Abattoir de quel bois qu'il se chauffe ! Si ça se dresse les évangélistes ! mon petit stylo subversif ! Oh là ! là ! sorcellerie ! mon soufre ! corde ! bûche ! poix ! Et c'est pas fini ! aussi je vais pas me plaindre du régime, austère, certes ! soupirail, barreaux, Hortensia, ses moments salaces... mais les entractes ? Je tiendrais pas compte ? J'aboye ! j'aboye ! et ils accourent ! ils m'enlèvent ! une civière et hop ! C'est pas de la faveur ?... la prison m'achève... eh, eh, eh ! c'est naturel ! cinquante-sept années d'héroïsme ! de sublimités de guerre et de Paix... j'en crèverais pas ? (...) »

Et à travers le catalogue de ses malheurs, il y a toujours cette analyse du monde et des hommes, impitoyable.

« (...) Ça va faire trois ou quatre mois que je suis plus regardé par personne vraiment en face... l'effet des évènements, voilà. Les êtres se comportent presque tous en même temps de la même façon... les mêmes tics... Comme les petits canards autour de leur mère, au Daumesnil, au bois de Boulogne, tous en même temps, la tête à droite !... la tête à gauche ! qu'ils soient dix, douze... quinze !... pareils ! tous la tête à droite ! à la seconde ! Clémence Arlon me regarde de biais... c'est l'époque... Elle aurait dix... douze... quinze fils... qu'ils biaiseraient de la même façon ! Je suis entendu le notoire vendu traître félon qu'on va assassiner, demain... après-demain... dans huit jours... Ça les fascine de biais le traître... (...) »

« (...) L'intérêt des êtres est atroce c'est la mort en vous qu'ils viennent voir... se mettre bien avec la mort, qu'elle leur fasse pas de mal à eux, leur cher « eux », le moment venu... leur moment... s'abibocher avec elle !... Risette à la mort, votre mort, profiter qu'elle est là autour, s'en faire une relation aimable... Ils vous livrent à elle entièrement... lui recommandent qu'elle vous agrippe bien, vous lâche plus... qu'elle leur tienne compte qu'ils sont chacals... Que la mort les aye à la bonne ! que ça soye pour vous l'échafaud ! Rien que pour vous ! Qu'ils viendront applaudir autour, enthousiastes... Qu'ils sont partisans de votre supplice !... Ah mais une heure de plus de vie ! pour eux !... C'est le pacte des Instincts !
Con qui fout pas le camp assez tôt ! Toute la morale ! (...) »

« (...) Je savais par Pamela ma bonne les préparatifs de l'îlot... même de toute la Butte... la façon qu'on m'accommoderait... et puis les cercueils, les « faire-part » ? Je les rêvais pas ! Et les « condamnations à mort » solennelles, et jamais signées ? Des personnes se sont vantées, plus tard, qu'elles m'avaient cherché, dans ma cave !... C'est pas vrai du tout ! Peut-être d'autres ! Tous les lâches sont romanesques et romantiques, ils s'inventent des vies à reculons, pleines d'éclat, Campéadors d'escaliers ! Le crime leur vient, tous risques éteints, les dagues aux Puces ! J'avais pas tellement peur pour moi, ne croyez pas ! j'étais conscient de l'horreur des choses, de la fatalité voyoue, d'un méchanceté pire que 14... alors ? alors ? lucide ? que les horizons étaient tocs, le ciel aussi, et les gens, et les corridors... et ces portes qui se refermaient juste... tout était traquenard... oh, certainement depuis 14, il faut avouer il faut convenir les hommes de ma classe, c'est du rab !... c'est de l'arrogance de pas être morts... bien sûr que c'est équivoque !... (...) »

« (...) La vie c'est des répétitions, jusqu'à la mort... Elle nous ramène les gens les mêmes, leurs « doubles » s'ils sont plus, les mêmes gestes, les mêmes turelures... on loupe son entrée, sa sortie, et votre poisse commence ! fours ! sifflets !... Vous avez qu'une pièce à jouer ! Une seule ! (...) »

« (...) là n'est-ce pas d'où je vous écris c'est tous des « condamnés à mort »... Le règlement est absolu : faut qu'ils se nourrissent !... le Directeur en perd ses cheveux... les surveillants les quittent pas de l’œil... « Pas de squelettes à l'exécution » !... la Presse, les Juges, les Pasteurs... ah là ! la !... « Faut qu'ils mangent ! »... L'Opinion Publique veut des exécutés dodus !... (...) »

La seconde partie du livre, publiée à l'origine deux ans après la première, et sous le titre Normance (le nom d'un des personnages, un voisin de Céline) comme pour la désolidariser du précédent livre qui n'avait pas trouvé son public, cette seconde partie, donc, nous ramène quelques années auparavant, vers la fin de la guerre, alors que Céline, sa compagne Lucette (Lili dans le livre) et son chat Bébert n'avaient pas encore quitté la France. Céline, plus halluciné que jamais, nous dépeint un Montmartre sous un déluge de bombes. Il se met en scène, lui et ses proches, avec une démesure accrue, dans les évènements comme dans les rapports entre les gens, tout est passé au filtre célinien pour faire de ce livre une réjouissance de bizarrerie et de drôlerie à chaque page. Il nous offre une galerie de personnages truculents et mémorables, notamment Jules (l'artiste Gen Paul), dont il fait le portrait d'un cul-de-jatte exubérant et parfaitement déloyal, passant l'essentiel du roman perché en haut du Moulin de la Galette, à gesticuler et beugler, ballotté par les déflagrations et les injures copieuses de l'écrivain qui l'accuse de toutes les infamies.

Mais Céline n'est pas seulement l'amuseur qu'il se plaisait à incarner, ce chroniqueur de l'absurde au verbe gras, il reste avant tout l'écrivain sans illusion, celui que la laideur inspire, et la cocasserie et les pouffements qui l'accompagnent ne font évidemment que masquer ponctuellement la terrible lucidité que l'écrivain porte comme à son habitude sur le monde, et, aussi, lui-même.

« (...) Faut des circonstances de Déluge pour avoir idée des personnes. (...) »

« (...) question des hommes et des femmes y a que les malades qui m'intéressent... les autres, debout, ils sont tout vices et méchancetés... (...) »

« (...) C'est à remarquer... je remarque un peu... dans les moments où c'est fini, où je crois que vraiment tout y passe, j'avoue... j'ai dit : je mentirais pas... je pense à moi !... je pense à moi d'abord !... puis à Lili... puis à Bébert... puisqu'on parle de sentiments, de progrès moral et d'héroïsme, quand je penserai à Lili d'abord, puis à Bébert, et puis à moi, y aura un progrès d'accompli, progrès essentiel !... la vache humanité sera mieux... (...) »

« (...) l'amour et l'horreur c'est pareil... un point ça va... ça dure, c'est trop !... (...) »

« (...) Le monde est une boule à mirages qui dansotte sur la mauvaise foi, comme l’œuf à la foire, au tir... (...) »

« (...) c'est pas la modestie qui gagne ! c'est le bidon con !... la vérité a aucun cours.. un gros morceau de vent bien plein de phrases, voilà qui fait panouir le monde, vous pousse votre barque aux Toisons d'Or... (...) »

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