25 octobre 2011

Annie ERNAUX : La place

Je le remarquais tout en le déplorant, ici, il y a quelques années, les « femmes de lettres » parlent trop peu souvent de leur propre vie dans leurs écrits. Or, cette condition m'est devenue absolument nécessaire, au point de fuir la plupart des romans écrits à la troisième personne, dans lesquels je n'arrive généralement pas à entrer. J'ai besoin, comme le définissait Céline, qu'un écrivain mette sa peau sur la table. Qu'il parle de ce qu'il connait le mieux, de ce qu'il a marqué du sceau de son expérience, donc. L'imagination, pour être plus clair, m'ennuie profondément.

Annie Ernaux, à l'instar d'un Paul Léautaud (qui le revendiquait), n'a semble-t-il pas beaucoup d'imagination, et je m'en réjouis. Je crois que tous ses livres sont des récits de ses expériences de la vie, parfois anodines, parfois beaucoup moins ; entre les fragments de journaux intimes et les récits autobiographiques, sa production commence à peser lourd dans les rayonnages des libraires, même si ses livres, bien souvent, sont assez légers de par leur taille.

C'est le cas de La place, texte d'une centaine de pages dans lequel Annie Ernaux rend une sorte d'hommage sobre à son père. Le récit commence à la mort de ce dernier, et l'expérience qu'elle relate la conduit à réfléchir sur le sens de la vie, sur ces petits riens qui font des grands touts dans une société. Annie Ernaux n'est pas trop du genre à marteler ses vérités, elle use subtilement de l'illustration et de la suggestion pour laisser le lecteur tirer les conclusions qui s'imposent, et le fait est qu'elle y parvient assez brillamment.

Sa réflexion est d'ordre social autant que personnel, à travers les souvenirs qu'elle exhume, c'est tout un pan de l'Histoire commune des Français ordinaires d'après guerre auquel elle redonne un peu vie. Au delà de la nostalgie qu'elle suscite, son écriture dépouillée donne un aperçu de la vie qui sonne juste. Annie Ernaux ne cherche jamais l'effet, elle invoque les faits, et seulement les faits.

Et le résultat est remarquable, ce récit de l'enfant du peuple devenue professeur quelques mois avant le décès, de cette fille d'un prolétaire devenu modeste épicier, de cette jeune femme qui ne tire pas gloire de sa nouvelle condition petit-bourgeoise mais au contraire s'interroge sur le sens de sa vie, sans pour autant regarder avec complaisance le milieu dont elle est issue, bref, ce récit construit au gré des souvenirs est touchant de sincérité.

« (...) Devant les personnes qu'il jugeait importantes, il avait une raideur timide, ne posant jamais aucune question. Bref, se comportant avec intelligence. Celle-ci consistait à percevoir notre infériorité et à la refuser en la cachant du mieux possible. Toute une soirée à nous demander ce que la directrice avait bien pu vouloir dire par : « Pour ce rôle, votre fille sera en costume de ville. » Honte d'ignorer ce qu'on aurait forcément su si nous n'avions pas été ce que nous étions, c'est-à-dire inférieurs.
Obsession : « Qu'est-ce qu'on va penser de nous ? » (les voisins, les clients, tout le monde).
Règle : déjouer constamment le regard critique des autres, par la politesse, l'absence d'opinion, une attention minutieuse aux humeurs qui risquent de vous atteindre. (...) »

« Personne à Y..., dans les classes moyennes, commerçants du centre, employés de bureau, ne veut avoir l'air de « sortir de sa campagne ». Faire paysan signifie qu'on n'est pas évolué, toujours en retard sur ce qui se fait, en vêtements, langage, allure. Anecdote qui plaisait beaucoup : un paysan, en visite chez son fils à la ville, s'assoit devant la machine à laver qui tourne, et reste là, pensif, à fixer le linge brassé derrière le hublot. A la fin, il se lève, hoche la tête et dit à sa belle-fille : « On dira ce qu'on voudra, la télévision c'est pas au point. »
Mais à Y..., on regardait moins les manières des gros cultivateurs qui débarquaient au marché dans des Vedette, puis des DS, maintenant des CX. Le pire, c'était d'avoir les gestes et l'allure d'un paysan sans l'être. (...) »

« (...) J'ai mis aussi des années à « comprendre » l'extrême gentillesse que des personnes bien éduquées manifestent dans leur simple bonjour. J'avais honte, je ne méritais pas tant d'égards, j'allais jusqu'à imaginer une sympathie particulière à mon endroit. Puis je me suis aperçue que ces questions posées avec l'air d'un intérêt pesant, ces sourires, n'avaient pas plus de sens que de manger bouche fermée ou de se moucher discrètement. (...) »

1 commentaire:

  1. L'autobiographie, c'est aussi ma prédilection, un genre touchant et terrible, où viennent en surgir des pépites d'universalité. Encore faut-il y mettre de l'art dans la narration.

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